MYTHE GROUPE ET REVE

LES MEULES. Un rêve raconté en groupe. Tiré de "Il giovane Giuseppe" de Thomas Mann. Tiré de "Genesi" chap.XXXVII, 1-32
Giovanna Goretti

"J'ai rêvé.", "j'ai fait un rêve." 

"Le jeune Joseph"prononce ces paroles en se réveillant après un sommeil bref. En cet après-midi étouffant, il avait étrangement travaillé dans les champs avec ses frères, mais la chaleur et la fatigue, auxquelles il n'était pas habitué, l'avaient épuisé : à lui, la vie avait réservé -parce qu'il était beau, parce qu'il était le fils de l'épouse préférée du père, parce que son père l'avait conçu à un certain âge- des occupations nobles et élevées. Il se sentait pour cela tellement différent de ses frères, tellement lointain...
Il avait fait un autre rêve, quelques jours auparavant et il l'avait raconté à Benjamin, le frère le plus jeune, en le priant de ne le répéter à personne, peut-être parce que lui-même était effrayé du contenu, un contenu si fou et si grandiose, si démesurément grandiose...il avait rêvé en effet que pendant qu'il dormait sur une colline allongé sur le ventre au milieu des troupeaux, un aigle l'avait pris et emporté en le tenant entre ses serres, en haut, toujours plus haut ; une ascension qui semblait ne jamais finir ; mais, finalement, en passant de ciel en ciel, l'aigle l'avait déposé devant l'Unique et de Sa voix il avait entendu qu'il aurait été nommé page de Dieu ; roi, prince, souverain de toutes les troupes ; mais il avait également entendu un bruit, comme un mugissement, qui courait parmi les anges invisibles et des voix hargneuses se lever « mais qui est-il celui qui vient prendre service auprès de nous? Il n'est pas né de goutte de blanche semence? » Oint du Seigneur et mal vu des anges : la situation de sa vie, sur une échelle démesurément plus vaste ; plus superbes étaient les privilèges, plus diffuses et multipliées semblaient être la haine et l'inimitié. Quand Joseph avait fini de raconter son rêve, la voix anxieuse de son frère l'avait rejoint et lui demandait : « tu ne te souvenais vraiment plus des tiens, par exemple, du petit ici, que je suis ? » S'il ne se souvient pas d'eux- semblait se demander Benjamin- qui ou quoi reportera son frère sur la terre ? Mais aussi ; si son frère ne pense pas à lui, qu'en sera-t-il de lui ? 

Il y a souvent un jeune Joseph parmi nos patients. Un Joseph qui monte, porté par l'aigle, à la poursuite de carrières fulgurantes. Qui connait l'art de se faire aimer, par qui possède le pouvoir. Qu'est-ce qui le pousse à l'analyse ? Peut-être le vertige de ces hauteurs, auquelles il est arrivé ; peut-être la situation difficile d'être tenu, comme Joseph, entre les serres de l'aigle avec les jambes pendantes : quelle est donc cette vie ? 
Si loin de la terre, des choses qui sur la terre donnent des plaisirs « terrestres » : une fleur, une goutte de rosée, un enfant qui pleure, rit, s'endort. Peut-être qu'il a besoin de l'analyse pour se rappeler « le petit » en lui, ce petit qu'il laisse chaque jour tellement loin de lui ; qui lui rappelle, en le tourmentant profondément, « les siens », ce groupe -frères, parents, cousins et oncles, camarades du quartier, de la paroisse ou de la cellule- qu'il ne voit plus, ne fréquente plus, dont il ne se souvient même plus à l'occasion des fêtes. La vie emporte loin, bien sûr. Les goûts, les intérêts changent. Mais dans le tourment que les nuits blanches alimentent, le jeune Joseph a quelquefois la sensation aigue de les avoir abandonnés parce qu'ils n'étaient plus fonctionnels, et même un obstacle à son projet. Et il s'aperçoit quelquefois de ne les trouver même plus en lui-même : disparus, effacés et cela alimente la terreur fugitive d'avoir été lui-même effacé, de n'exister pour personne. « Qui se rappelle de moi dans les lieux où j'ai travaillé ? » Et puis peut-être qu'il doit « soigner » une paranoïa cachée, un sentiment permanent de se sentir détesté, même si souvent il exhibe la conviction que tout le monde l'aime....Il sait ce qu'ils disent de lui, ou le suppose : « le gredin, le gandin, la petite canaille parfumée, le blanc-bec, le niais », les insultes que les frères de Joseph lançaient contre le frère détesté, il les entend toutes sur lui, il sait de ne pas jouir de l'estime des collègues qui, peut-être en exagérant, attribuent ses succès seulement à son art de convaincre, de flatter, de manipuler...

Bien sûr, le jeune Joseph avait été si habile et dégourdi, si pressant et convaincant quand il avait cherché à obtenir de son père ce qu'il désirait, c'est-à-dire le voile de sa mère qui était le symbole de la primogéniture. « La petite canaille » avait commencé par laisser son père gagner aux échecs, parce que dans son savoir intuitif, il savait qu'il n'y avait rien de plus que la victoire qui pouvait disposer un vieux père à l'indulgence envers les demandes de son jeune fils. Et à ces demandes, le père avait en effet cédé, encore assez lucide en réalité, pour dire « d'accord, même si j'ai l'impression que tu fais de moi ce que tu veux », mais pas assez fort- à cause de l'âge ? à cause de l'amour qu'il avait envers ce fils de la vieillesse ? à cause du désir secret de le contempler, enroulé dans la splendeur de ce voile, beau comme son épouse bien-aimée Rachele ? parce qu'il le voulait mort ce jeune fils et il voulait diriger contre lui la colère envieuse de ses frères ? parce qu'il voulait cette colère sur lui, coupable lui aussi d'avoir profité d'une primogéniture à laquelle il n'avait pas droit ? mais qui peut éclairer cet ensemble insondable d'infinis qu'est l'inconscient ? - pas assez fort, je disais, pour vouloir lui résister, pour avoir sa propre volonté et la soutenir, pour être père, pas le vieux père du fils préféré. Et ainsi, avec l'aide de Jacob et de son insondable inconscient, Joseph avait réalisé son projet, pas à pas, en transformant les vieilles paroles vagues du père en promesse et une promesse en quelque chose qui devait être réalisé tout de suite ; il avait allégué des droits et déploré des injustices ; il avait demandé à la fin de pouvoir au moins le voir ce voile qui était déjà le sien, seulement le voir. Il avait ainsi obtenu que son père l'enlève du coffre où il était replié et le porte sur ses bras fatigués de vieux devant ses yeux. Et devant cette fatigue, Joseph avait ensuite exprimé sa tendre attention de fils : « laisse, ne te fatigue pas, je t'aide à le porter »- avait-il dit. Et en prononçant ces paroles, il avait pris des bras de son père le voile splendide et avec quelques gestes rapides et habiles il l'avait enroulé sur son corps. Et de cette manière, il était devenu le sien, et en laissant entendre encore sa disponibilité filiale à obéir, il avait demandé humblement : « j'ai mis mon vêtement, je dois l'enlever de nouveau ? », en sachant bien que ces paroles auraient obtenu la réponse inévitable qu'elles eurent : « garde-le, garde-le ».

Enactment : techniquement c'est le nom qui est donné à cette modalité relationnelle qui se développe selon un scénario écrit dans le cerveau d'un membre du couple -dans ses expériences passées, dans ses souvenirs inaccessibles- et auquel un autre membre, se croyant libre, finit par participer, en exécutant le rôle que le scénario lui attribue et auquel, pour une raison quelconque il adhérit intimement. Certains pensent que la domaine théorique de l'enactment fait partie du concept d'identification projective : parce qu'ils voient « inscrite » dans certaines conduites relationnelles la phantaisie de se projeter dans une autre personne pour la « manoeuvrer » de l'intérieur, obtenant ainsi un contrôle total sur elle. 
Et les frères, qui connaissaient le père et Joseph et la dynamique entre eux, dès qu'ils virent leur frère qui dormait, couvert avec le voile, n'hésitèrent pas à penser « papa, le pauvre homme, il le lui a donné, mais il le lui a soutiré ». Ils le savent, ses frères, que l'on peut « soutirer » quelque chose, même sans utiliser la force, par des modalités relationnelles -des paroles, des tons, des accents, des pauses, des constructions syntaxiques - qui ont pour objectif d'affaiblir les convictions de l'autre, de l'embrouiller, de le convaincre, de gagner ses bonnes grâces, de le soumettre, lui donner même l'impression de pouvoir encore décider... : bien entendu, il est nécessaire que l'autre participe, qu'à un certain moment il dise « d'accord », comme Jacob, et se livre. Pour cela on parle aussi de collusion : le fils veut convaincre et le vieux père veut seulement être convaincu, même si peut-être il y en a toujours un qui a plus de pouvoir sur l'autre..Et c'est de cela que les frères accusèrent Joseph, d'avoir abusé de son pouvoir sur le père pour obtenir ce qu'il voulait, eux-mêmes envahis de la crainte d'une domination de la part de ce frère qui pouvait les « plier », la domination de la parole et de la pensée, et de l'utilisation perverse de la parole et de la pensée, sur celui qui est habitué à travailler avec les mains et à dormir avec les bêtes...

Les jeunes Joseph en analyse demandent toujours de «se plier » à leurs exigences et leurs nécessités sans fins. Avec eux, l'analyste n'a pas la vie facile : confondu avec les frères envieux et peu doués, il reste là à transpirer sur un travail difficile et ingrat-pendant que le jeune Joseph vole à Paris ou à Washington ; rencontre Clinton ou Madonna ; se retire dans des hôtels sélects pour penser au sort du monde- ou bien il est traité comme un père toujours sur le point d'être destitué, parce que la crainte que le jeune Joseph fasse de l'analyste ou de l'analyse ce qu'il veut l'a rendu effectivement prudent et incertain (mais aussi dérangé par la crainte de perdre, « en résistant », sa souplesse et sa liberté intérieure) ; il doit toujours faire attention à sa capacité de soutirer, d'obtenir. En sachant également qu'une fois obtenu ce qu'il veut, le jeune Joseph se dégoûte, se désintéresse, pense à autre chose. C'est lui-même qui l'affirme et sa vie le raconte : il l'a fait des milliers de fois, avec les femmes, le travail, avec les psychothérapeutes aussi...Un homme averti...mais quelle vie difficile pour l'homme averti. 
Les choses vont un peu mieux quand l'analyste est perçu et réussit à se poser comme Benjamin, satisfait et reconnaissant pour les confidences du grand frère. Comme Benjamin, des entreprises grandioses de Joseph, l'analyste perçoit surtout qu'elles l'éloignent de la terre et de son humanité, il s'étonne et s'interroge sur l'ampleur et la profondeur de son oubli, il essaiera de renouer doucement un fil qui le tienne un peu lié à la terre et peut réussir quelquefois à lui faire sentir la douleur, dans sa chair, de ces serres qui le tiennent éloigné- dans les conseils d'administration, dans les déjeuners d'affaires, dans les imprévisibles journées de vacances- l'empêchant de descendre pour rencontrer lui-même, son analyste et le travail de la séance. 
« Quand vous racontiez ces choses, l'un de mes exemplaires de jeune Joseph, disait, j'ai senti tout chaud ici, sous la cravatte... », en indiquant, avec ces paroles, qu'un coeur battait sous cette cravatte, le coeur de ce « petit » qui, dans les paroles éclairées de Hillman, n'est pas un stade de l'être, mais l'un de ses état, l'un de ses immuables visages. 

Les frères, même s'ils avaient injurié et accusé Joseph à cause du voile « soutiré », ne l'avaient pas agressé physiquement. L'un d'eux avait dit qu'il ne voulait pas devenir un nouveau Caïn et tuer une personne agréable, seulement parce que eux, étaient désagréables. Il semblait savoir que, pour l'éternité et pour tous, il aurait été vu comme celui qui, plein de rancoeur et d'envie, avait tué son frère parce qu'il était beau, bon et aimé de son père. Il aurait été le personnage principal d'une seconde édition de la légende de Caïn et peut-être qu'un autre Unumuno disposé à montrer du doigt l'insupportable perfidie du nouvel Abel ne serait pas né. Même si les frères blâmèrent entre eux, Joseph, de même l'insupportable perfidie (ne les avait-il pas discrédités devant leur père, en les accusant d'ignobles actions?), les manoeuvres sournoises, ce plaisir narquois de se pavaner devant eux, en exibant sa diversité, ses privilèges : même s'ils avaient devant les yeux et que cela les tourmentait de voir combien il abusait de son pouvoir avec le vieux père dont, ils constataient , avec honte et colère la honteuse capitulation devant les simagrées du fils ; le doute, le doute maudit qu'ils enviaient simplement sa beauté, grâce et intelligence, sentant encore plus intolérable leur existence rude- le doute qu'il soit agréable et eux désagréables- les tourmentait et les freinait. 

Leur travail focalise l'incertitude imanente du concept théorique d'identification projective, ce mécanisme psychique capable de « mettre » dans les autres des émotions qui dérangent : envie, jalousie, sens d'injustice, colère, haine. Mais quand une personne est atteinte de ces sentiments, avec quelle assurance peut-elle affirmer « c'est lui, c'est elle, ce sont eux qui me les communiquent » ?. Nous disposons, il est vrai d'une connaissance collective en ce qui concerne l'existence des individus qui se proposent de devenir objet d'envie ( ou de haine ou de jalousie ou également d'amour), qui se proposent de susciter l'angoisse, la terreur, la responsabilité ou la confusion : la langue auxquels appartiennent les verbes « se faire envier » ou « se faire haïr », « se faire aimer », angoisser, terroriser, culpabiliser, troubler, le démontre. Pourquoi le font-ils ? 
Dans ces lignes visionnaires dans lesquelles M.Klein formulait le concept d'identification projective, les objectifs étaient décrits avec une clarté particulière : « to hurt, to control, to take possession ». Frapper, contrôler, posséder. Pour le plaisir pervers de déranger la psyché d'un autre parce qu' « en l'occupant » avec de fortes émotions, sa liberté intrinsèque, son autonomie en résultent limitées : elle devient une psyché pris en otage. En faisant attention aux équilibres précaires du soi, nous pensons que si certains individus n'avaient pas la sensation de susciter chez d'autres certains sentiments, ils ne se sentiraient pas exister. Ou peut-être qu'ils s'en sentiraient eux-mêmes dévastés. Et on a dit aussi que certaines fois l'un veut que l'autre comprenne « ce que l'on ressent » quand on se sent envahi d'une émotion particulière : et bien sûr Joseph aussi, avant de trouver un accord dans ce rapport privilégié avec son vieux père, aura souvent levé les yeux sur ces frères plus grands, plus forts, plus capables, plus libres...il les aura enviés de nombreuses fois. Maintenant ce sont les frères qui envient la chance, qui leur a été niée, de pouvoir cultiver le cerveau et aiguiser l'esprit, qui envient les privilèges évidents du frère mineur. 
Ils envient. Peut-être que quelqu'un pourrait simplement penser, ils détestent l'étalage de ces privilèges. Mais qui « mesure » l'ampleur et la profondeur de l'étalage sinon l'oeil qui le reçoit, le corps qui inconsciemment répond ? D'une manière inévitable on arrive à considérer l'identification projective comme un processus intersubjectif, beaucoup plus complexe de ce à quoi la formulation primitive faisait penser. Tellement complexe que les dynamiques entre Joseph et ses frères, subissent l'incontestable impact du vieux père également. Comme le démontre sa prémonition biblique : « ils se soulèveront pleins de jalousie contre moi et contre toi » ou sa recommandation de ne pas se montrer à ses frères avec le voile sur lui. Les recommandations ou les prémonitions démontrent une connaissance de la nature humaine, mais comment peut-il la connaitre Jacob, sinon à travers lui-même, à travers sa insupportable jalousie pour le jeune fils qui lui survivra ; à travers la vieille, l'insupportable envie pour son frère ainé ? Et alors la jalousie et l'envie des frères, de qui est-elle ? A qui appartient-elle ? Qui l'alimente ? Et quelles possibilités ont-ils de se défendre contre ces sentiments « exportés » ? 

Quand Joseph dit « j'ai rêvé », dans la grande chaleur de cet après-midi là- après le rêve de l'aigle, après le « vol » du voile- eux, les frères, continuent à parler de moissonage et de battage, comme s'ils ne l'avaient pas entendu : c'est leur façon de se défendre. Mais Joseph dit que le rêve les concerne tous et cela suscite leur curiosité et eux aussi disent « d'accord.. », comme le père. Et alors Joseph raconte que dans le rêve ses frères et lui travaillaient dans les champs, qu'ils taillaient et liaient les meules, il y avait douze meules parce que dans le champs il y avait aussi le frère mineur Benjamin et, continuant le récit, Joseph dira que sa meule était droite au centre et les autres, qui l'encerclaient se courbaient en face de lui. Joseph semble ne pas s'apercevoir que la physionomie des frères exprimait déjà, à l'annonce du rêve, une appréhension fugitive, comme il ne s'aperçoit pas à la fin du récit de leur silence, de leur pâleur, de leur haine. Indifférent à la vie mentale et émotive de ses frères ? Ignorant même l'existence de celle-ci ? n'ayant jamais imaginé ni cherché à deviner leur sentiments, ses frères avaient souvent eu de la difficulté à distinguer -dans son comportement- l'ingénuité de l'audace. Une fois, mon jeune Joseph avait révélé candidement que la pensée « l'autre ne souffre pas » permet de fonctionner de manière efficace, pour son bien ou pour celui de l'entreprise. A.Green a parlé d'une fonction « desobjectualisant » qui tend à priver de la qualité de sujet, qui nie à l'autre le statut de semblable à soi, en lui niant la capacité de souffrir. Green l'appelle la modalité opérationnelle de la pulsion de mort. « Ignare », Joseph cherchait sa mort de la main de ses frères en racontant ce rêve ? « Dans ma vie, je n'ai encore jamais entendu une idiotie plus ignoble. » avait dit sombrement l'un d'eux et à la suite, une explosion de colère et une grêle d'insultes véléneuses et le sens d'une offense que ce frère « sournois-effronté » leur imposait en leur imposant le récit de ce rêve. Le texte biblique, laconique note simplement « le rêve administra l'appât à l'envie ». 
Pourquoi un rêve peut-il administrer l'appât à l'envie ? parce qu'aux yeux des frères, il révèle la prédilection de Dieu pour Joseph, et c'est la preuve que même Le Très Haut a été séduit par ses arts, comme le suggère le texte littéraire ? Ou bien il a été correctement interprété par les frères comme épiphanie d'une situation en cours, comme la révélation d'une condition dans laquelle ils se reconnaissent avec horreur, en se reflétant, odieusement dévirilisés, dans ces meules qui se courbent ? Il peut arriver aussi au psychanaliste, comme aux frères, de se voir dans le rêve d'un patient comme il ne voudrait pas se voir, et comme eux, il éprouvera le réflexe de fuir au loin. 

La suite de l'Histoire est célèbre : les frères passent de la fantaisie de l'homicide à l'idée de troc avec les marchands Ismaelites auxquels ils cèdent Joseph pour 20 monnaies d'argent. Ces marchands porteront Joseph en Egypte, où il se fera couvrir d'honneurs au service du Pharaon. De l'Egypte, Joseph rappellera auprès de lui ses frères, obtenant d'eux respect et vénération.

Si le rêve de l'aigle annonçait dans cette fugue ascensionnelle un résultat possible à une psychose de mégalomanie, le rêve des meules semble être un traitement de cette condition, grâce à l'adoption de solutions moins ravageuses. Par rapport au premier rêve qui a pour environnement les ciels et pour personnages principaux des groupes d'anges invisibles, le second rêve se déroule dans les lieux de la rencontre quotidienne entre les propres besoins et les moyens réalistes de les satisfaire : Joseph a repris contact avec la terre, en remplaçant les serres de l'aigle par une limite assurée par les frères-meules en cercle et de leur déférente reconnaissance. Le Joseph-meule est capable de se tenir, grâce à eux, grâce à une quantité dénombrable et identifiable d'objets, qui le tiennent et sont à leur tour « tenus » par la modalité perverse de l'exhibitionnisme, ayant peut-être dû préalablement contrôler les pulsions autodestructives de Joseph. Se faisant hair mais pas suffisamment pour se faire tuer ; en se faisant envier et admirer, suscitant également leur gratitude, Joseph est « tenu » sur la terre par ses frères qui lui offrent cet apport continu d'attentions dont il a besoin pour se sentir exister.. 
« Mon » jeune Joseph « s'entourait » de jeunes à qui, il donnait généreusement l'opportunité d'une évolution professionnelle. Et il nous paraissait évident que la gratitude et l'admiration de ces jeunes le nourrissaient, le soutenaient et le faisaient sentir important et capable de bonnes actions. Freud a reconnu la part d'amour narcissique qui est présent dans tout amour objectal et Kohut a reconnu que nous avons besoin d'objets qui alimentent l'estime pour nous mêmes tout au long de notre existence et on s'en acquitte en partie si nous utilisons les autres en mettant en valeur, plus que leur individualité, la fonction qu'ils remplissent pour nous. Comme nous voyons dans le rêve de Joseph dans lequel les meules sont toutes pareilles, comme si les frères avaient perdu leurs caractéristiques -et ils en avaient, le roman les décrit- et qu'ils existaient seulement en tant que personnes qui rendaient respect et vénération. 
Benjamin a eu une fonction différente qui peut être reliée à une dynamique relationnelle différente : quand il a posé à Joseph cette petite question : « tu ne te rappelais vraiment plus de nous », il a en effet amené Joseph à faire un travail lui-même : à réaliser la solitude sidérale de la vie au-dessus du plus haut des ciels et à « choisir » une solution différente sur la terre. 
Dans quelle mesure et les différents modes par lesquels les autres contribuent à la tâche individuelle de vivre son existence, Freud, qui est connu pour être le théoricien du cerveau isolé, l'avait écrit en 1921 : « In the individual'mental life someone else is invariably involved, as a model, as an object, as a helper, as an opponent ; and so from the very first individual psychologie, in this extended but entirely justifiable sense of the words is at the same time social psychologie."J'ai rêvé.", "j'ai fait un rêve." 

"Le jeune Joseph"prononce ces paroles en se réveillant après un sommeil bref. En cet après-midi étouffant, il avait étrangement travaillé dans les champs avec ses frères, mais la chaleur et la fatigue, auxquelles il n'était pas habitué, l'avaient épuisé : à lui, la vie avait réservé -parce qu'il était beau, parce qu'il était le fils de l'épouse préférée du père, parce que son père l'avait conçu à un certain âge- des occupations nobles et élevées. Il se sentait pour cela tellement différent de ses frères, tellement lointain...
Il avait fait un autre rêve, quelques jours auparavant et il l'avait raconté à Benjamin, le frère le plus jeune, en le priant de ne le répéter à personne, peut-être parce que lui-même était effrayé du contenu, un contenu si fou et si grandiose, si démesurément grandiose...il avait rêvé en effet que pendant qu'il dormait sur une colline allongé sur le ventre au milieu des troupeaux, un aigle l'avait pris et emporté en le tenant entre ses serres, en haut, toujours plus haut ; une ascension qui semblait ne jamais finir ; mais, finalement, en passant de ciel en ciel, l'aigle l'avait déposé devant l'Unique et de Sa voix il avait entendu qu'il aurait été nommé page de Dieu ; roi, prince, souverain de toutes les troupes ; mais il avait également entendu un bruit, comme un mugissement, qui courait parmi les anges invisibles et des voix hargneuses se lever « mais qui est-il celui qui vient prendre service auprès de nous? Il n'est pas né de goutte de blanche semence? » Oint du Seigneur et mal vu des anges : la situation de sa vie, sur une échelle démesurément plus vaste ; plus superbes étaient les privilèges, plus diffuses et multipliées semblaient être la haine et l'inimitié. Quand Joseph avait fini de raconter son rêve, la voix anxieuse de son frère l'avait rejoint et lui demandait : « tu ne te souvenais vraiment plus des tiens, par exemple, du petit ici, que je suis ? » S'il ne se souvient pas d'eux- semblait se demander Benjamin- qui ou quoi reportera son frère sur la terre ? Mais aussi ; si son frère ne pense pas à lui, qu'en sera-t-il de lui ? 

Il y a souvent un jeune Joseph parmi nos patients. Un Joseph qui monte, porté par l'aigle, à la poursuite de carrières fulgurantes. Qui connait l'art de se faire aimer, par qui possède le pouvoir. Qu'est-ce qui le pousse à l'analyse ? Peut-être le vertige de ces hauteurs, auquelles il est arrivé ; peut-être la situation difficile d'être tenu, comme Joseph, entre les serres de l'aigle avec les jambes pendantes : quelle est donc cette vie ? 
Si loin de la terre, des choses qui sur la terre donnent des plaisirs « terrestres » : une fleur, une goutte de rosée, un enfant qui pleure, rit, s'endort. Peut-être qu'il a besoin de l'analyse pour se rappeler « le petit » en lui, ce petit qu'il laisse chaque jour tellement loin de lui ; qui lui rappelle, en le tourmentant profondément, « les siens », ce groupe -frères, parents, cousins et oncles, camarades du quartier, de la paroisse ou de la cellule- qu'il ne voit plus, ne fréquente plus, dont il ne se souvient même plus à l'occasion des fêtes. La vie emporte loin, bien sûr. Les goûts, les intérêts changent. Mais dans le tourment que les nuits blanches alimentent, le jeune Joseph a quelquefois la sensation aigue de les avoir abandonnés parce qu'ils n'étaient plus fonctionnels, et même un obstacle à son projet. Et il s'aperçoit quelquefois de ne les trouver même plus en lui-même : disparus, effacés et cela alimente la terreur fugitive d'avoir été lui-même effacé, de n'exister pour personne. « Qui se rappelle de moi dans les lieux où j'ai travaillé ? » Et puis peut-être qu'il doit « soigner » une paranoïa cachée, un sentiment permanent de se sentir détesté, même si souvent il exhibe la conviction que tout le monde l'aime....Il sait ce qu'ils disent de lui, ou le suppose : « le gredin, le gandin, la petite canaille parfumée, le blanc-bec, le niais », les insultes que les frères de Joseph lançaient contre le frère détesté, il les entend toutes sur lui, il sait de ne pas jouir de l'estime des collègues qui, peut-être en exagérant, attribuent ses succès seulement à son art de convaincre, de flatter, de manipuler...

Bien sûr, le jeune Joseph avait été si habile et dégourdi, si pressant et convaincant quand il avait cherché à obtenir de son père ce qu'il désirait, c'est-à-dire le voile de sa mère qui était le symbole de la primogéniture. « La petite canaille » avait commencé par laisser son père gagner aux échecs, parce que dans son savoir intuitif, il savait qu'il n'y avait rien de plus que la victoire qui pouvait disposer un vieux père à l'indulgence envers les demandes de son jeune fils. Et à ces demandes, le père avait en effet cédé, encore assez lucide en réalité, pour dire « d'accord, même si j'ai l'impression que tu fais de moi ce que tu veux », mais pas assez fort- à cause de l'âge ? à cause de l'amour qu'il avait envers ce fils de la vieillesse ? à cause du désir secret de le contempler, enroulé dans la splendeur de ce voile, beau comme son épouse bien-aimée Rachele ? parce qu'il le voulait mort ce jeune fils et il voulait diriger contre lui la colère envieuse de ses frères ? parce qu'il voulait cette colère sur lui, coupable lui aussi d'avoir profité d'une primogéniture à laquelle il n'avait pas droit ? mais qui peut éclairer cet ensemble insondable d'infinis qu'est l'inconscient ? - pas assez fort, je disais, pour vouloir lui résister, pour avoir sa propre volonté et la soutenir, pour être père, pas le vieux père du fils préféré. Et ainsi, avec l'aide de Jacob et de son insondable inconscient, Joseph avait réalisé son projet, pas à pas, en transformant les vieilles paroles vagues du père en promesse et une promesse en quelque chose qui devait être réalisé tout de suite ; il avait allégué des droits et déploré des injustices ; il avait demandé à la fin de pouvoir au moins le voir ce voile qui était déjà le sien, seulement le voir. Il avait ainsi obtenu que son père l'enlève du coffre où il était replié et le porte sur ses bras fatigués de vieux devant ses yeux. Et devant cette fatigue, Joseph avait ensuite exprimé sa tendre attention de fils : « laisse, ne te fatigue pas, je t'aide à le porter »- avait-il dit. Et en prononçant ces paroles, il avait pris des bras de son père le voile splendide et avec quelques gestes rapides et habiles il l'avait enroulé sur son corps. Et de cette manière, il était devenu le sien, et en laissant entendre encore sa disponibilité filiale à obéir, il avait demandé humblement : « j'ai mis mon vêtement, je dois l'enlever de nouveau ? », en sachant bien que ces paroles auraient obtenu la réponse inévitable qu'elles eurent : « garde-le, garde-le ».

Enactment : techniquement c'est le nom qui est donné à cette modalité relationnelle qui se développe selon un scénario écrit dans le cerveau d'un membre du couple -dans ses expériences passées, dans ses souvenirs inaccessibles- et auquel un autre membre, se croyant libre, finit par participer, en exécutant le rôle que le scénario lui attribue et auquel, pour une raison quelconque il adhérit intimement. Certains pensent que la domaine théorique de l'enactment fait partie du concept d'identification projective : parce qu'ils voient « inscrite » dans certaines conduites relationnelles la phantaisie de se projeter dans une autre personne pour la « manoeuvrer » de l'intérieur, obtenant ainsi un contrôle total sur elle. 
Et les frères, qui connaissaient le père et Joseph et la dynamique entre eux, dès qu'ils virent leur frère qui dormait, couvert avec le voile, n'hésitèrent pas à penser « papa, le pauvre homme, il le lui a donné, mais il le lui a soutiré ». Ils le savent, ses frères, que l'on peut « soutirer » quelque chose, même sans utiliser la force, par des modalités relationnelles -des paroles, des tons, des accents, des pauses, des constructions syntaxiques - qui ont pour objectif d'affaiblir les convictions de l'autre, de l'embrouiller, de le convaincre, de gagner ses bonnes grâces, de le soumettre, lui donner même l'impression de pouvoir encore décider... : bien entendu, il est nécessaire que l'autre participe, qu'à un certain moment il dise « d'accord », comme Jacob, et se livre. Pour cela on parle aussi de collusion : le fils veut convaincre et le vieux père veut seulement être convaincu, même si peut-être il y en a toujours un qui a plus de pouvoir sur l'autre..Et c'est de cela que les frères accusèrent Joseph, d'avoir abusé de son pouvoir sur le père pour obtenir ce qu'il voulait, eux-mêmes envahis de la crainte d'une domination de la part de ce frère qui pouvait les « plier », la domination de la parole et de la pensée, et de l'utilisation perverse de la parole et de la pensée, sur celui qui est habitué à travailler avec les mains et à dormir avec les bêtes...

Les jeunes Joseph en analyse demandent toujours de «se plier » à leurs exigences et leurs nécessités sans fins. Avec eux, l'analyste n'a pas la vie facile : confondu avec les frères envieux et peu doués, il reste là à transpirer sur un travail difficile et ingrat-pendant que le jeune Joseph vole à Paris ou à Washington ; rencontre Clinton ou Madonna ; se retire dans des hôtels sélects pour penser au sort du monde- ou bien il est traité comme un père toujours sur le point d'être destitué, parce que la crainte que le jeune Joseph fasse de l'analyste ou de l'analyse ce qu'il veut l'a rendu effectivement prudent et incertain (mais aussi dérangé par la crainte de perdre, « en résistant », sa souplesse et sa liberté intérieure) ; il doit toujours faire attention à sa capacité de soutirer, d'obtenir. En sachant également qu'une fois obtenu ce qu'il veut, le jeune Joseph se dégoûte, se désintéresse, pense à autre chose. C'est lui-même qui l'affirme et sa vie le raconte : il l'a fait des milliers de fois, avec les femmes, le travail, avec les psychothérapeutes aussi...Un homme averti...mais quelle vie difficile pour l'homme averti. 
Les choses vont un peu mieux quand l'analyste est perçu et réussit à se poser comme Benjamin, satisfait et reconnaissant pour les confidences du grand frère. Comme Benjamin, des entreprises grandioses de Joseph, l'analyste perçoit surtout qu'elles l'éloignent de la terre et de son humanité, il s'étonne et s'interroge sur l'ampleur et la profondeur de son oubli, il essaiera de renouer doucement un fil qui le tienne un peu lié à la terre et peut réussir quelquefois à lui faire sentir la douleur, dans sa chair, de ces serres qui le tiennent éloigné- dans les conseils d'administration, dans les déjeuners d'affaires, dans les imprévisibles journées de vacances- l'empêchant de descendre pour rencontrer lui-même, son analyste et le travail de la séance. 
« Quand vous racontiez ces choses, l'un de mes exemplaires de jeune Joseph, disait, j'ai senti tout chaud ici, sous la cravatte... », en indiquant, avec ces paroles, qu'un coeur battait sous cette cravatte, le coeur de ce « petit » qui, dans les paroles éclairées de Hillman, n'est pas un stade de l'être, mais l'un de ses état, l'un de ses immuables visages. 

Les frères, même s'ils avaient injurié et accusé Joseph à cause du voile « soutiré », ne l'avaient pas agressé physiquement. L'un d'eux avait dit qu'il ne voulait pas devenir un nouveau Caïn et tuer une personne agréable, seulement parce que eux, étaient désagréables. Il semblait savoir que, pour l'éternité et pour tous, il aurait été vu comme celui qui, plein de rancoeur et d'envie, avait tué son frère parce qu'il était beau, bon et aimé de son père. Il aurait été le personnage principal d'une seconde édition de la légende de Caïn et peut-être qu'un autre Unumuno disposé à montrer du doigt l'insupportable perfidie du nouvel Abel ne serait pas né. Même si les frères blâmèrent entre eux, Joseph, de même l'insupportable perfidie (ne les avait-il pas discrédités devant leur père, en les accusant d'ignobles actions?), les manoeuvres sournoises, ce plaisir narquois de se pavaner devant eux, en exibant sa diversité, ses privilèges : même s'ils avaient devant les yeux et que cela les tourmentait de voir combien il abusait de son pouvoir avec le vieux père dont, ils constataient , avec honte et colère la honteuse capitulation devant les simagrées du fils ; le doute, le doute maudit qu'ils enviaient simplement sa beauté, grâce et intelligence, sentant encore plus intolérable leur existence rude- le doute qu'il soit agréable et eux désagréables- les tourmentait et les freinait. 

Leur travail focalise l'incertitude imanente du concept théorique d'identification projective, ce mécanisme psychique capable de « mettre » dans les autres des émotions qui dérangent : envie, jalousie, sens d'injustice, colère, haine. Mais quand une personne est atteinte de ces sentiments, avec quelle assurance peut-elle affirmer « c'est lui, c'est elle, ce sont eux qui me les communiquent » ?. Nous disposons, il est vrai d'une connaissance collective en ce qui concerne l'existence des individus qui se proposent de devenir objet d'envie ( ou de haine ou de jalousie ou également d'amour), qui se proposent de susciter l'angoisse, la terreur, la responsabilité ou la confusion : la langue auxquels appartiennent les verbes « se faire envier » ou « se faire haïr », « se faire aimer », angoisser, terroriser, culpabiliser, troubler, le démontre. Pourquoi le font-ils ? 
Dans ces lignes visionnaires dans lesquelles M.Klein formulait le concept d'identification projective, les objectifs étaient décrits avec une clarté particulière : « to hurt, to control, to take possession ». Frapper, contrôler, posséder. Pour le plaisir pervers de déranger la psyché d'un autre parce qu' « en l'occupant » avec de fortes émotions, sa liberté intrinsèque, son autonomie en résultent limitées : elle devient une psyché pris en otage. En faisant attention aux équilibres précaires du soi, nous pensons que si certains individus n'avaient pas la sensation de susciter chez d'autres certains sentiments, ils ne se sentiraient pas exister. Ou peut-être qu'ils s'en sentiraient eux-mêmes dévastés. Et on a dit aussi que certaines fois l'un veut que l'autre comprenne « ce que l'on ressent » quand on se sent envahi d'une émotion particulière : et bien sûr Joseph aussi, avant de trouver un accord dans ce rapport privilégié avec son vieux père, aura souvent levé les yeux sur ces frères plus grands, plus forts, plus capables, plus libres...il les aura enviés de nombreuses fois. Maintenant ce sont les frères qui envient la chance, qui leur a été niée, de pouvoir cultiver le cerveau et aiguiser l'esprit, qui envient les privilèges évidents du frère mineur. 
Ils envient. Peut-être que quelqu'un pourrait simplement penser, ils détestent l'étalage de ces privilèges. Mais qui « mesure » l'ampleur et la profondeur de l'étalage sinon l'oeil qui le reçoit, le corps qui inconsciemment répond ? D'une manière inévitable on arrive à considérer l'identification projective comme un processus intersubjectif, beaucoup plus complexe de ce à quoi la formulation primitive faisait penser. Tellement complexe que les dynamiques entre Joseph et ses frères, subissent l'incontestable impact du vieux père également. Comme le démontre sa prémonition biblique : « ils se soulèveront pleins de jalousie contre moi et contre toi » ou sa recommandation de ne pas se montrer à ses frères avec le voile sur lui. Les recommandations ou les prémonitions démontrent une connaissance de la nature humaine, mais comment peut-il la connaitre Jacob, sinon à travers lui-même, à travers sa insupportable jalousie pour le jeune fils qui lui survivra ; à travers la vieille, l'insupportable envie pour son frère ainé ? Et alors la jalousie et l'envie des frères, de qui est-elle ? A qui appartient-elle ? Qui l'alimente ? Et quelles possibilités ont-ils de se défendre contre ces sentiments « exportés » ? 

Quand Joseph dit « j'ai rêvé », dans la grande chaleur de cet après-midi là- après le rêve de l'aigle, après le « vol » du voile- eux, les frères, continuent à parler de moissonage et de battage, comme s'ils ne l'avaient pas entendu : c'est leur façon de se défendre. Mais Joseph dit que le rêve les concerne tous et cela suscite leur curiosité et eux aussi disent « d'accord.. », comme le père. Et alors Joseph raconte que dans le rêve ses frères et lui travaillaient dans les champs, qu'ils taillaient et liaient les meules, il y avait douze meules parce que dans le champs il y avait aussi le frère mineur Benjamin et, continuant le récit, Joseph dira que sa meule était droite au centre et les autres, qui l'encerclaient se courbaient en face de lui. Joseph semble ne pas s'apercevoir que la physionomie des frères exprimait déjà, à l'annonce du rêve, une appréhension fugitive, comme il ne s'aperçoit pas à la fin du récit de leur silence, de leur pâleur, de leur haine. Indifférent à la vie mentale et émotive de ses frères ? Ignorant même l'existence de celle-ci ? n'ayant jamais imaginé ni cherché à deviner leur sentiments, ses frères avaient souvent eu de la difficulté à distinguer -dans son comportement- l'ingénuité de l'audace. Une fois, mon jeune Joseph avait révélé candidement que la pensée « l'autre ne souffre pas » permet de fonctionner de manière efficace, pour son bien ou pour celui de l'entreprise. A.Green a parlé d'une fonction « desobjectualisant » qui tend à priver de la qualité de sujet, qui nie à l'autre le statut de semblable à soi, en lui niant la capacité de souffrir. Green l'appelle la modalité opérationnelle de la pulsion de mort. « Ignare », Joseph cherchait sa mort de la main de ses frères en racontant ce rêve ? « Dans ma vie, je n'ai encore jamais entendu une idiotie plus ignoble. » avait dit sombrement l'un d'eux et à la suite, une explosion de colère et une grêle d'insultes véléneuses et le sens d'une offense que ce frère « sournois-effronté » leur imposait en leur imposant le récit de ce rêve. Le texte biblique, laconique note simplement « le rêve administra l'appât à l'envie ». 
Pourquoi un rêve peut-il administrer l'appât à l'envie ? parce qu'aux yeux des frères, il révèle la prédilection de Dieu pour Joseph, et c'est la preuve que même Le Très Haut a été séduit par ses arts, comme le suggère le texte littéraire ? Ou bien il a été correctement interprété par les frères comme épiphanie d'une situation en cours, comme la révélation d'une condition dans laquelle ils se reconnaissent avec horreur, en se reflétant, odieusement dévirilisés, dans ces meules qui se courbent ? Il peut arriver aussi au psychanaliste, comme aux frères, de se voir dans le rêve d'un patient comme il ne voudrait pas se voir, et comme eux, il éprouvera le réflexe de fuir au loin. 

La suite de l'Histoire est célèbre : les frères passent de la fantaisie de l'homicide à l'idée de troc avec les marchands Ismaelites auxquels ils cèdent Joseph pour 20 monnaies d'argent. Ces marchands porteront Joseph en Egypte, où il se fera couvrir d'honneurs au service du Pharaon. De l'Egypte, Joseph rappellera auprès de lui ses frères, obtenant d'eux respect et vénération.

Si le rêve de l'aigle annonçait dans cette fugue ascensionnelle un résultat possible à une psychose de mégalomanie, le rêve des meules semble être un traitement de cette condition, grâce à l'adoption de solutions moins ravageuses. Par rapport au premier rêve qui a pour environnement les ciels et pour personnages principaux des groupes d'anges invisibles, le second rêve se déroule dans les lieux de la rencontre quotidienne entre les propres besoins et les moyens réalistes de les satisfaire : Joseph a repris contact avec la terre, en remplaçant les serres de l'aigle par une limite assurée par les frères-meules en cercle et de leur déférente reconnaissance. Le Joseph-meule est capable de se tenir, grâce à eux, grâce à une quantité dénombrable et identifiable d'objets, qui le tiennent et sont à leur tour « tenus » par la modalité perverse de l'exhibitionnisme, ayant peut-être dû préalablement contrôler les pulsions autodestructives de Joseph. Se faisant hair mais pas suffisamment pour se faire tuer ; en se faisant envier et admirer, suscitant également leur gratitude, Joseph est « tenu » sur la terre par ses frères qui lui offrent cet apport continu d'attentions dont il a besoin pour se sentir exister.. 
« Mon » jeune Joseph « s'entourait » de jeunes à qui, il donnait généreusement l'opportunité d'une évolution professionnelle. Et il nous paraissait évident que la gratitude et l'admiration de ces jeunes le nourrissaient, le soutenaient et le faisaient sentir important et capable de bonnes actions. Freud a reconnu la part d'amour narcissique qui est présent dans tout amour objectal et Kohut a reconnu que nous avons besoin d'objets qui alimentent l'estime pour nous mêmes tout au long de notre existence et on s'en acquitte en partie si nous utilisons les autres en mettant en valeur, plus que leur individualité, la fonction qu'ils remplissent pour nous. Comme nous voyons dans le rêve de Joseph dans lequel les meules sont toutes pareilles, comme si les frères avaient perdu leurs caractéristiques -et ils en avaient, le roman les décrit- et qu'ils existaient seulement en tant que personnes qui rendaient respect et vénération. 
Benjamin a eu une fonction différente qui peut être reliée à une dynamique relationnelle différente : quand il a posé à Joseph cette petite question : « tu ne te rappelais vraiment plus de nous », il a en effet amené Joseph à faire un travail lui-même : à réaliser la solitude sidérale de la vie au-dessus du plus haut des ciels et à « choisir » une solution différente sur la terre. 
Dans quelle mesure et les différents modes par lesquels les autres contribuent à la tâche individuelle de vivre son existence, Freud, qui est connu pour être le théoricien du cerveau isolé, l'avait écrit en 1921 : « In the individual'mental life someone else is invariably involved, as a model, as an object, as a helper, as an opponent ; and so from the very first individual psychologie, in this extended but entirely justifiable sense of the words is at the same time social psychologie.

 

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