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PREMIERE RENCONTRE
Pierre Privat


Cela fait dix minutes que nous sommes assis autour de la table. Les sept enfants, quatre garçons et trois filles entre neuf et dix ans, sont silencieux . Tour à tour ils se regardent à la dérobée, observent avec attention la petite pièce qui nous accueille. Aucun mobilier n'y accroche le regard. Seul le grand tableau noir tranche sur les murs blancs, mais surtout ils attendent..
.Je viens, au tout début de cette première séance de psychothérapie de groupe, de leur rappeler que nous allons partager cette expérience commune et tous ensemble essayer de comprendre ce qui se passe entre nous. Pour ce faire j'ai dit qu'on pouvait parler librement, dire ce qui vient à l'esprit...et depuis dix minutes ils se taisent ! Apparemment sans bouger mais sous la table les jambes s'agitent. Comme chaque fois en début de groupe je m'interroge, non sans une pointe d'inquiétude, comme eux et avec eux, je me dis : que va-t-il se passer ?
J'ai eu bien sûr plusieurs fois l'occasion de les rencontrer, seuls et avec leurs parents. Je connais leur difficultés : inhibition , troubles du sommeil, énurésie, troubles de l'attention . La dominante psycho-pathologique est de nature névrotique, le niveau de verbalisation est correct, la médiation du langage étayée par la possibilité de dessiner au tableau voire d'avoir recours à des séquences de jeu dramatique me semble justifier l'absence de papier crayons, jouets et autre pâte à modeler que j'aurais pu utiliser avec des enfants plus jeunes ou sur un versant plus régressif. A moins que le petit Jacques, que je n'ai reçu qu'une fois car il m'a été adressé en dernière minute, " recommandé " par un collègue qui ne trouvait aucun psychothérapeute disponible pour accueillir ce garçon instable au faible niveau de verbalisation, ne fasse basculer notre rencontre hebdomadaire dans une joute où l'agir anxieux viendrait bâillonner la parole. Mais , très vite, je m'aperçois que derrière ces pensées inquiétantes se profile la dimension institutionnelle : je n'ai pas pu dire non, bien que j'ai senti dans cette démarche urgente qui m'empêchait de respecter mon protocole habituel, la mise à l'épreuve de la thérapie de groupe comme si à chaque fois il fallait faire la preuve de son efficacité.
Analyser ce qui serait les prémices de mon contre-transfert ne doit pas me faire oublier que les enfants attendent. Cet adulte inhabituellement non-directif les déconcerte. Il n'est en effet pas courant qu'on propose à des enfants de s'exprimer en toute liberté en présence d'une grande personne . La référence groupale restant pour eux le plus habituellement la classe où on leur demande d'écouter la parole du maître . A moins qu'il ne s'agisse d'une fratrie bruyante à laquelle on tente d'imposer le silence... Mais je ne suis ni maître ni parent et je vais partager une expérience groupale avec les enfants dont l'objectif est d'être thérapeutique. Mon attitude silencieuse risque d'être ressentie par eux comme rejetante. En revanche les questions, les relances, pourraient bien être vécues comme surmoïque à moins qu'elles soient perçues comme séductrice. En effet je suis avec eux ,je partage des émotions, mais je ne suis pas comme eux, je suis l'adulte. Au-delà de la question : comment être ensemble et être différent ? Pour l'instant ce qui compte c'est que mes attitudes, mon regard fassent de ce silence un lien, qu'il puisse donner à tous l'occasion de penser, de s'interroger sur ce qui nous a réuni et qu'il ne soit pas ressenti comme un rejet. D'ailleurs c'est ce qui ne manque pas d'arriver : après une sollicitation encourageante, une question se précise timidement
" De quoi va-t-on parler ? " j'entends : de quoi voulez - vous qu'on parle et je réponds :
"Nous pourrions y réfléchir ensemble "
En effet, l'espace groupal est fait d'inconnu et de vide qui font le lit des projections les plus inquiétantes. Les enfants attendent de l'aide, il n'est pas question de renvoyer à un hypothétique " groupe, " en ignorant leur solitude.
Le modèle dissymétrique du setting de la cure analytique, " le patient, l'analyste, " et son corollaire qui est l'analyse du transfert ne conviennent pas au cadre de la psychothérapie psychanalytique de groupe. En effet, la position analytique en retrait risque de masquer ce qu'il en serait des implications émotionnelles partagées avec l'ensemble des participant définissant par la même un espace commun du groupe où pourra se déployer une activité de pensée commune. L'adulte ayant alors un rôle de co-penseur et non d'oracle (C. Neri 1994).
Dans le cas présent , les enfants peuvent supporter sans trop d'angoisse cette situation faite d'interrogations et d'inconnu . Ils vont par la suite pouvoir verbaliser leurs inquiétudes et les secondariser. Il est difficile dans ces débuts de groupe de trouver un thème commun. La défense la plus habituelle est d'essayer d'échapper au groupe en proposant de personnaliser la démarche, le classique : " on pourrait se présenter " et le non moins classique " nous pourrions parler de nos problèmes " . Si le thérapeute ne tombe pas dans le piège qui lui est ainsi tendu, en reprenant la balle au bond en relançant la proposition, ce qui aurait pour conséquence de favoriser une approche individuelle au détriment de la construction de l'espace groupal, les enfants vont finir par se rencontrer en s'interrogeant sur le cadre matériel et très vite sur sa capacité à contenir leur éventuels débordements . S'ils se laissent aller à dire tout ce qu'ils pensent devant cet adulte si inhabituellement permissif. Se pose ainsi très vite le problème des limites et du débordement. En effet la problématique sous-jacente à ces remarques est la question de la retenue du pulsionnel et de l'interdit. Si on se laisse aller à parler " on " va nous prendre pour des fous et le trop plein d'excitation qui va accompagner ces divagations pourra-t-il être supporté par la pièce et les murs , le thérapeute va-t-il nous punir ? En fait, ce dont il est très vite question c'est bien de la fonction de contenance bien sûr du thérapeute mais aussi de ce qui va devenir l'espace groupal commun.
Au cours de cette première séance, mon rôle aura été de les accompagner dans ce cheminement chaotique en essayant d'être à la fois très présent, à l'écoute non seulement des mots mais des émotions, sans être, du moins je l'espère, à aucun moment inducteur . Nous découvrons ensemble notre capacité à fonctionner dans un cadre qui je le pense, sera suffisamment solide pour permettre de symboliser les émergences aussi bien de la conflictualité inter-individuelle qu'intra-psychique. En tout état de cause, j'ai choisi de ne pas souligner ni interpréter en ce début de groupe les éléments persécutifs, car je pense qu'ils n'auraient eu pour effet que d'accentuer la dangerosité de la situation . Donner sens à ces vécus trop tôt ne ferait que confirmer que le groupe est dangereux.
Il est bien entendu qu'avec des petits patients aux fonctions de pare-excitation défaillantes, l'angoisse, devenant vite envahissante, se manifeste par une fuite dans l'excitation et l'agir. Le rôle de co-penseur de l'adulte est dans ce cas d'emblée mis à rude épreuve et l'aide attendue par les enfants devrait se manifester de façon plus tangible pour eux dans des interventions organisatrices soutenues par diverses médiations. Ce qui permettrait alors à l'affect de s'exprimer symboliquement dans une activité partagée. Une attitude totalement non directive ne ferait qu'exacerber un vécu d'abandon et provoquerait en retour une excitation maniaque défensive difficilement élaborable.
Nous avons voulu débuter notre travail par ces quelques réflexions préliminaire étayées sur une situation clinique pour montrer que de notre point de vue il est difficile lorsqu'on parle de groupe thérapeutique d'enfants d'appliquer un modèle univoque . Le travail thérapeutique en groupe d'enfant ne réside pas seulement, comme semblent le penser certains auteurs nord-américains tels S.R. Slavson et M. Schiffer, dans les réaménagements des identifications et des interactions entre les enfants en travaillant sur la rivalité, l'agressivité, et les frustrations, sans tenir compte des rapports à l'adulte. Pour nous, au contraire, se pose d'emblée la question de la différence des générations car une caractéristique essentielle des groupes d'enfants est bien d'être constitués par un rassemblement dissymétrique d'adulte(s) et d'enfants. Cela différencie radicalement les groupes thérapeutiques d'enfants des groupes thérapeutiques d'adultes et implique une réflexion et une approche méthodologique spécifique tenant compte de cette présence de l'adulte vécue diversement selon les âges.
En effet nous avons pu constater dans la vie courante, en observant les garderies ou les jardins d'enfants, que le fonctionnement en groupe pour le jeune enfant ne peut s'organiser qu'avec la participation organisatrice d'un adulte permettant aux liens de se dégager de leur composante agressive. A l'âge de la latence, le groupe s'organise spontanément autour d'une activité de jeu ou de sport sans que la présence de l'adulte soit indispensable autrement que dans une référence sociale ou de règles. Plus tard, à l'adolescence le groupe se constitue le plus souvent contre l'adulte dans un souci de reconnaissance mutuelle et de recherche identitaire.
En effet, si l'enfant éprouve de la rivalité à l'égard de ses frères et soeurs ou de ses compagnons de jeu, il est vis - à - vis de ses parents et de l'adulte en général dans un tout autre rapport. Il leur demande une reconnaissance à travers leur regard et leur parole et il tend plutôt à les imiter qu'à les affronter . En revanche l'adolescent peut souffrir d'une supériorité hiérarchique de l'adulte dont il ne perçoit plus la justification et qui l'amène à le contester.
Ceci pose le problème de la nécessaire souplesse du thérapeute de groupe d'enfants , car il ne peut, en ce domaine, y avoir de règles précises. Les sollicitations transférentielles sont d'une telle importance qu'il est primordial qu'il découvre lui-même la distance qui lui convient pour pouvoir se prêter à la fonction d'objet narcissique et ainsi autoriser un contact identificatoire qui permettra d'instaurer une aire d'illusion où va s'épanouir le narcissisme de l'enfant. Avec un groupe thérapeutique d'enfants, il est essentiel, tout en privilégiant le fonctionnement collectif, de donner à chacun la possibilité de penser qu'il occupe une place particulière, surtout dans les premières séances, mais sans pour autant mettre au premier plan les problématiques individuelles, car des interventions trop personnalisées risqueraient d'exacerber les rivalités et de faire vivre aux enfants des sentiments d'exclusion peu propices au développement de ce sentiment d'appartenance sur lequel va s'étayer le travail thérapeutique.
Cependant, nous n'ignorons pas les mouvements groupaux vis-à-vis du ou des thérapeutes qui sont de nature transférentielle, d'autant plus que notre pratique se réfère à une approche psychanalytique. Doit-on les interpréter directement, quel effet ce type d'intervention aura sur le déroulement du groupe ? C'est ce que nous allons voir dans les deux exemples suivants.
Dans le premier exemple le groupe est composé d'enfants de huit à neuf ans . Chez eux l'appréhension de l'inconnu se manifeste par la peur de la régression et la crainte de l'envahissement pulsionnel, avec l'effondrement des défenses et la perte des acquis si difficilement mis en place grâce à des contre investissements souvent peu opérants.
Parmi ceux-ci, le désir de séduire l'adulte est au premier plan. Cependant, l'attitude inhabituelle de ce dernier, qui ne renvoie pas aux comportements familiers, renforce non seulement la peur de le décevoir mais aussi les interrogations quant à ses attentes et au fonctionnement du groupe. C'est ce que nous voyons au cours de cette vignette clinique
Nous sommes à la troisième séance, jusque - là les enfants sont assez silencieux . Le psychothérapeute les engage à essayer de comprendre ensemble ce qui se passe.
Après un long silence, un des enfants parle des vacances: l'échange s'oriente alors sur les voyages à l'étranger et la difficulté de communiquer avec des gens qui ne parlent pas la même langue. L'adulte remarque que c'est peut-être comme ici. Ivan, faisant référence aux entretiens individuels qui ont précédé le début du groupe, pense qu'il est plus facile de parler quand on est deux; les idées viennent plus facilement . Nathalie, de son côté, note que ce n'est pas facile avec les grandes personnes. Son institutrice demande un travail en groupe, mais la punit parce qu'elle parle avec sa voisine.
Ivan, après un autre silence plus court: "Je pense qu'on se parle plus facilement quand on se connaît bien" !
Le thérapeute : "Et pour se connaître ?"
Christelle : " Il faut se parler."
Eric, s'adressant à l'adulte : "Vous avez dit qu'entre nous, on peut se dire des secrets, mais, parmi, nous quelqu'un peut en parler à ses parents et ceux-ci peuvent alors en parler à leurs amis..."
Nouveau silence.
Nathalie : "Pour me retrouver avec mes voisines, on a fait un trou dans le grillage ; mon père m'a punie, en me disant que ça m'apprendrait à réfléchir avant de faire des bêtises. "
Tous restent perplexes.
Le thérapeute tente une remarque : "Ici, on pourrait avoir peur de dire des bêtises, et craindre que je me fâche comme un papa sévère".
Ivan : "Je ne pense pas que vous soyez méchant. Je vous fais confiance. Mais il y a des gens dont je me méfie. A l'école, je faisais confiance et je me suis fait attaquer, heureusement que mon père m'a appris à me défendre".
Un peu plus tard il est émis l'idée que, quand les enfants se connaîtront mieux, il pourrait y avoir, non seulement des disputes mais aussi de la bagarre.
Le thérapeute suggère alors que c'est peut-être des idées pareilles qui empêchent de se parler librement.
Ivan s'écrie : "Je pense que vous n'encouragerez pas la bagarre, que vous êtes plutôt là pour essayer de rassembler les morceaux, pour faire que le groupe s'entende bien, parce que s'il y a de la bagarre toutes les cinq minutes, c'est pas la peine qu'il y ait un groupe !"
Nous voyons, au travers de cette courte séquence d'un groupe, constitué en majorité d'enfants sur le versant névrotique, que l'adulte peut être, d'emblée, investi dans sa fonction limitante et protectrice ; il doit donc être suffisamment fort pour protéger des effets de l'agressivité qui empêcheraient le groupe de fonctionner . Il est fait référence ici, aux craintes de débordement pulsionnel et au trop plein d'excitation lié à la rivalité, ainsi qu'à des angoisses d'abandon, réactivées par la pluralité .
Quoi qu'il en soit, ces enfants ont un bon niveau de langage. Ils peuvent s'interroger sur la situation, partager leurs idées et livrer leurs fantasmes. Ce travail de symbolisation dans la mise en mots, permet l'élaboration et évite d'emblée la mise en acte . Cette tonalité particulière est, bien sûr, liée au fait que, dans ce groupe de petits patients, la problématique névrotique reste dominante. Nous avons l'impression que ces enfants ont déjà pu intérioriser, de manière stable, des fonctions parentales suffisamment différenciées leur assurant un cadre interne fiable qui ne donne pas prise aux éléments persécutifs. Ceci leur permet d'intégrer, presque naturellement, comme le ferait un groupe d'adultes, la fonction contenante du cadre.
Lorsque les patients présentent des pathologies plus graves, où dominent les problématiques narcissiques, le rapport à l'adulte est, alors, caractérisé par le désir de le posséder, sur le mode de l'emprise, en excluant tout partage, sinon dans la déstructivité, comme le montre l'exemple suivant :
Nous sommes à la séance de reprise d'un groupe de jeunes enfants âgés de cinq à sept ans, après la première interruption liée aux vacances de Toussaint . Sur la table centrale, une grande feuille de papier blanc . Les enfants cherchent des idées pour remplir l'espace, dessiner un soleil, un carré, écrire les prénoms. Mais ces tentatives de réappropriation dégénèrent très vite, dans une intolérance réciproque, chacun voulant imposer son idée . La grande feuille finit par être piétinée, déchirée, ce qui amène la thérapeute à verbaliser leur difficulté à se retrouver et à partager, ce qui met très en colère et qui donne envie de piétiner les choses de madame X. 
Un enfant dit alors : " Mme X. on pourrait la couper en tranches, comme ça on pourrait tous en avoir un morceau . "
A ce moment, un enfant prend la craie pour entourer la salle d'un trait.
La crudité de ce fantasme, " couper la thérapeute en morceaux " montre bien la violence du désir d'appropriation pour lutter contre la menace de désubjectivation , de perte identitaire, liée à la mise en groupe ressentie elle-même comme une violence, du fait de la réactivation des angoisses d'abandon et d'anéantissement. Nous avons bien là l'expression d'un mode d'investissement narcissique de l'objet, la séparation renvoyant à la perte est ici du domaine de l'impensable . Le trait qui entoure la pièce n'est - il pas alors une tentative groupale de lutter contre ces angoisses d'éclatement, projetées sur les risques d'éclatement du groupe lui-même.
Ainsi, lorsque les problématiques narcissiques sont dominantes avec leurs modes de défenses archaïques, tels que l'identification projective, le clivage et le déni, le rapport à l'adulte a toutes les chances d'être vécu sur le mode de l'emprise ou de l'intrusion .

Dans le premier exemple, nous voyons comment l'interprétation du transfert négatif est refusée par les enfants, amenés alors à préciser qu'à cette étape de début de groupe, ils ont besoin d'un adulte suffisamment rassurant et protecteur pour affronter la situation groupale . Ce que est interpellé, c'est bien la fonction limitante du thérapeute . Il est important qu'il prenne en compte ce besoin des enfants qui va permettre au groupe de s'organiser en sa présence . Nous pensons que ce qui semble opérant, avec ce type d'enfants, est de se garder d'interventions qui impliqueraient trop directement le thérapeute et qui mobiliseraient des mouvements transférentiels difficiles à gérer en situation groupale .
Dans le second exemple, en intervenant au niveau de la rivalité, c'est à dire à un niveau oedipien, alors qu'ici la problématique narcissique est dominante, on réactive les manifestations violentes, car le fonctionnement en identification projective rend l'interprétation, en terme de libido d'objet, non seulement inopérante, mais .intrusive. L'interprétation dans le transfert, ici, n'est - elle pas, en réponse à la projection des enfants, inductive d'un vécu persécuteur laissant libre cours à l'émergence d'une défense psychotique : " couper la thérapeute en morceaux." ?
De notre point de vue, plutôt que de donner sens au contenu fantasmatique, en dévoilant la nature de leurs angoisses, la thérapeute aurait pu, au contraire, détoxiquer ce mouvement en manifestant une contenance active, en aidant les enfants par exemple à mettre en place un dessin collectif, ou une réalisation avec la pâte à modeler, c'est à dire en priorité "en tricotant des liens ".
En effet, les enfants dans ce cas n'ont pas seulement, comme dans le premier exemple, besoin d'un adulte fort pour les protéger de leur violence, mais bien d'un thérapeute qui puisse supporter cette violence, sans faire état de sa propre force, ce qui viendrait renforcer l'omnipotence projetée des enfants.

Pour illustrer notre propos, nous ferons référence à un groupe de cinq enfants, de cinq à six ans, qui fonctionne depuis deux mois environ . Les problématiques y sont assez hétérogènes, les troubles du comportement y sont cependant dominants, allant de l'inhibition phobique, avec mutisme, à l'instabilité destructrice. En début de séance, les enfants sont assis autour de la table, ils dessinent et jouent avec de la pâte à modeler, cela dure quelques minutes. Le thérapeute est très attentif à leurs réalisations, d'autant plus qu'habituellement ils lui demandent de l'aide. Ce jour-là rien ne peut se construire. D'emblée, Clément veut prendre toute la pâte à modeler pour soi. Solesne se met à geindre, quant à Sonia, elle s'acharne sur la grande feuille qui ,avec l'aide de Clément , est déchirée en morceaux, les bouts de papier et de pâte à modeler volent, des coups sollicitent les plus inhibés... Surpris par la rapidité du mouvement dont il ne saisit pas tout de suite la signification, le thérapeute reste un instant interdit, puis il réalise que c'est la séance de rentrée, après deux séances supprimées, à cause de jours fériés . Il évoque, alors, la difficulté qu'il y a à se retrouver tous ensemble...en fait, ses paroles ont pour seul effet de susciter des hurlements " Tais-toi ! tais-toi ! " . Il essaie encore de prendre la parole, mais à peine ouvre-t-il la bouche que les hurlements deviennent rageurs, les boules de pâte à modeler frôlent son visage...Intérieurement il se révolte, il se sent désemparé, un peu perdu . Il a tout d'abord du mal à penser, puis, il lui vient à l'esprit ,que, peut-être les enfants lui font éprouver ce qu'eux mêmes ont ressenti pendant cette longue interruption . Mais comment trouver les mots justes ....tout à ses réflexions et sans un mot, il se lève et commence à ramasser les bouts de papier et les restes de pâte à modeler. Cela prend du temps. Il le fait très minutieusement, venant reposer les morceaux au milieu de la table, et il a la surprise, au bout d'un moment, de retrouver les cinq enfants entrain de jouer à rassembler les petits bouts de pâte à modeler ou à dessiner sur les petits fragments de papier . Il réalise alors, dans ce début de groupe, que son rôle ne consistait, peut-être, qu'à ramasser les morceaux comme un enfant l'a si bien dit dans le premier exemple ! En effet, son intervention, en soulignant " la difficulté à se retrouver tous ensemble ", n'a t- elle pas mis l'accent, aussi bien sur l'impuissance des enfants, que sur la sienne, réalimentant ainsi le climat d'insécurité . Ceci permettant, peut-être, de mieux comprendre la réaction négative des enfants .
Mais en se levant, il a pu aussi prendre de la distance vis-à-vis de l'envahissement par les affects violents, et a retrouvé sa position d'adulte limitant. Ce qui a été important, à la suite de cette longue interruption, n'est pas tant ce qui pouvait être dit sur la signification de la séance, que le fait de montrer aux enfants que leur débordements anxieux pouvaient être accueillis et contenus .
La mise en scène, par le thérapeute, de sa fonction paternelle : se lever, rappeler sa place d'adulte, comme de sa fonction maternelle : ramasser les morceaux, réparer le groupe , a été un moment fécond pour la dynamique groupale, en permettant une réassurance suffisante . C'est cette possibilité de figuration qui amènera les enfants à retrouver un fonctionnement plus serein .

En conclusion, du fait des angoisses réveillées par la mise en groupe, et ce d'autant plus que les pathologies seront plus lourdes, le groupe sera vécu de façon inquiétante voire persécutrice. Plus les difficultés des enfants seront importantes, plus l'adulte devra être à l'écoute de leur besoin de soutien, de réassurance et de contenance. En effet, il n'y a pas de travail possible sans alliance thérapeutique, et cette dernière ne pourra advenir que lorsqu'un climat de confiance sera créée, entre les enfants et l'adulte thérapeute.


BIBLIOGRAPHIE

Neri C.(1994),Groupe,Dunod,Paris 1996.
Privat P.,Quelin-Soligoux D.(2000) L'enfant en psychothérapie de groupe , Edition DUNOD,Paris.

 

 

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