| Résumé : Vers un modèle anthropologique
de la pratique psychothérapeutique. – S’inscrivant
à l’encontre des rapprochements évocateurs mais
souvent trop approximatifs entre la psychothérapie et le
rituel, l’auteur propose un certain nombre de perspectives
anthropologiques sur la pratique thérapeutique. Celle-ci
est envisagée comme faisant intervenir trois contextes relationnels
enchâssés les uns dans les autres : la participation
du client et du thérapeute à leurs réseaux
sociaux respectifs, la relation thérapeutique qui se met
en place entre le client et le thérapeute, et les dispositifs
misent en œuvre au cours du travail de thérapie qui
fournissent au client les conditions du changement relationnel.
L’analyse cherche à montrer les façons que la
psychothérapie (et plus précisément la thérapie
systémique) est plus complexe que ce que l’on entend
habituellement par « rituel », « jeu »,
« spectacle » ou « interaction ordinaire »
: c’est une mise en relation spécifique de ces différentes
modalités d’interaction qui lui donne une forme et
une logique distinctives.
Summary : Towards an anthropological model of psychotherapeutic
practice. – Reacting against suggestive but overly approximate
comparisons between psychotherapy and ritual activity, the author
proposes a number of anthropological perspectives on the practice
of therapy. Psychotherapy is envisaged in terms of three embedded
relational contexts: the client’s and the therapist’s
participation in their respective social networks, the therapeutic
relationship that arises between the therapist and the client,
and the various therapeutic procedures that provide the client
with the conditions for relational change. The analysis aims to
show the ways in which psychotherapy (and systemic therapy in
particular) is more complex than what is usually understood as
« ritual », « play/game », « spectacle
» or « ordinary interaction »: its distinctive
form and logic derive from a particular interplay of these different
interactive modes.
Mot clefs : Psychothérapie – Thérapie systémique
– Anthropologie – Réseaux sociaux – Rituel
– Jeu – Spectacle – Interaction ordinaire
Key words : Psychotherapy – Systemic therapy – Anthropology
– Social networks – Ritual – Game – Play
– Dramatisation – Ordinary interaction
1. Introduction
Pour bon nombre de ses praticiens, il existerait une proximité
entre la pratique psychothérapeutique et l’activité
rituelle. Non seulement on observe des affinités formelles
entre cette pratique et certains événements cérémoniels
– le souci d’une participation élargie, la
mise en place d’un cadre spatio-temporel inhabituel, l’évocation
d’agents absents ou invisibles, etc. – mais aussi,
au sein de la thérapie, un recours à des «
rituels » sous la forme de prescriptions plus ou moins élaborées
(van der Hart 1983, Selvini-Palazzoli et al. 1980, Whiting 1988).
Ainsi, la thérapie systémique a été
elle-même envisagée comme un processus rituel, notamment
en référence à la progression tripartite
des rites de passage introduite par van Gennep (1909) : séparation
? liminalité ? agrégation (cf. par exemple Kobak
et Waters 1984 ; White 1986 ; Roberts 1988). Egalement très
influent dans ce sens a été le parcours personnel
de Gregory Bateson qui, par le biais du paradigme cybernétique,
serait passé de façon continue de l’étude
d’un rite de travestissement chez les Iatmul de la Papouasie
Nouvelle-Guinée à ses travaux fondateurs sur le
double-bind et la schizophrénie.
J’ai toutefois l’impression qu’en règle
générale, les rapprochements faits entre psychothérapie
et rituel sont trop faciles. Surtout, ils sont avant tout d’ordre
métaphorique et pour cette raison essentiellement trompeurs
: s’ils permettent des juxtapositions évocatrices,
ils représentent en même temps une entrave à
l’appréciation de l’un et de l’autre
de ces phénomènes en tant que modalités d’interaction
particulières. Pour l’ethnologue que je suis, il
y aurait au moins deux directions possibles pour envisager la
relation entre le rituel et la pratique psychothérapeutique
de façon plus rigoureuse. La première, que je poursuis
depuis plusieurs années (cf. par exemple Houseman et Severi
1998 ; Houseman 1998, 1999, 2000, 2001), consiste à envisager
les actions rituelles d’un point de vue systémique,
c’est-à-dire en centrant l’analyse sur la logique
interactive qui, au cours de ces événements, préside
à la mise en place de relations spécifiques. L’autre
direction consiste à aborder la psychothérapie comme
objet d’étude anthropologique afin de faire ressortir
sa complexité propre. C’est cette seconde voie que
je me propose d’explorer ici. Aborder la pratique psychothérapeutique
de cette manière, pose implicitement la question de son
statut en tant que modalité d’interaction distinctive.
D’un point de vue anthropologique, l’intérêt
d’un tel questionnement réside avant tout dans les
ouvertures comparatives qu’il peut susciter : la mise en
relation, sur des bases nouvelles, non seulement de modèles
thérapeutiques divergents, en Occident et ailleurs, mais
également de la thérapie avec d’autres faits
sociaux d’ordre cérémoniel, ludique, théâtral
ou quotidien.
Avant de commencer, une précaution : je ne suis pas thérapeute.
Les idées exposées ci-après ne procèdent
ni d’une familiarité pratique avec la psychothérapie
(sauf comme client), ni même de son étude systématique,
mais de la fréquentation plus ou moins régulière
d’un certain nombre de ses praticiens. Cependant, mon intention
n’est pas de proposer une analyse achevée de la thérapie,
mais de porter sur elle un « regard éloigné
» (Lévi-Strauss 1983), et par là de souligner
certains aspects de ce phénomène qui, trop souvent,
vont sans dire pour les thérapeutes eux-mêmes.
La pratique psychothérapeutique sera considérée
ici comme un enchâssement de trois contextes relationnels.
Je m’explique. Ce que l’on peut appeler le «
travail en thérapie » sera envisagé comme
une façon particulière (elle est loin d’être
la seule) de faire émerger des conditions du changement
relationnel, en d’autres termes, comme un contexte original
permettant l’actualisation de tels changements (cf. Cabié
et Isebaert 1997, 2000). Toutefois, les interactions entre le
client et le thérapeute qui composent ce contexte du changement
se réalisent dans un contexte plus large qui leur fournit
leurs conditions de réalisation. Il s’agit de ce
qu’il est convenu d’appeler la « relation thérapeutique
» qui se met en place entre le client et le thérapeute
lors de leur rencontre. Or, ce contexte englobant qu’est
la relation thérapeutique se réalise, à son
tour, dans un contexte encore plus inclusif, le « contexte
social » si l’on veut, qui est constitué par
les réseaux de relations auxquelles participent, par ailleurs,
le client et le thérapeute. Ainsi, les termes de «
relation » et de « contexte » se réfèrent
à une même réalité – une configuration
relationnelle – mais envisagée de deux façons
différentes : ce qui apparaît comme un « contexte
» par rapport aux relations pour lesquelles il représente
les conditions d’actualisation, est en même temps
une relation ou un système de relations dont les conditions
d’actualisation sont fournies par un contexte plus large,
lui-même constitué par un ensemble de relations.
Partant donc de l’hypothèse que la pratique thérapeutique
fait intervenir plusieurs niveaux contextuels, je vais m’interroger
sur certains aspects de trois de ces contextes. De « haut
» en « bas », ce sont : (1) les réseaux
sociaux auxquels participent le client et le thérapeute
et qui représentent le contexte de leur rencontre, (2)
la structure relationnelle qui préside à cette rencontre
et qui fournit le contexte du travail en thérapie, et (3)
les procédés interactifs qui interviennent au cours
de ce travail thérapeutique pour créer un contexte
de changement relationnel.
2. Les réseaux sociaux : le contexte de la rencontre entre
client et thérapeute
Qu’est ce qui prédispose le client et le thérapeute
à établir une relation thérapeutique ? Qu’apportent
l’un et l’autre à la consultation qui leur
permettent de s’engager avec autant de « naturel »
sur la voie de la thérapie ? Tenter de répondre
à ces questions nous oblige à élargir le
champ d’observation au-delà de l’interaction
client/thérapeute. C’est ainsi qu’on se penchera
sur la façon que la participation du client et du thérapeute
à leurs réseaux sociaux respectifs peut préparer
le terrain pour le lien très particulier qui va se nouer
entre eux lors de leur rencontre.
Tout d’abord, du côté du client. J’estime
que chez moi les choses (dont la nature exacte n’est pas
pertinente ici) ne vont pas. Je souhaite, tout du moins en partie,
que cela change. J’en parle autour de moi, avec mes proches,
parents ou amis, et éventuellement, conseillés par
ceux-là, avec d’autres personnes, plus distantes,
mais qui sont censées avoir une certaine expérience
touchant aux problèmes auxquels je me trouve confronté
(l’oncle d’un ami, un professeur, un représentant
religieux, etc.). Progressivement, si la situation persiste, j’envisage
de voir un thérapeute. Je prends conseil, j’écoute
des recommandations, je m’informe sur tel ou tel individu
ou service, sur tel ou tel type de thérapie, etc. Finalement,
je décide de prendre un rendez-vous. J'appelle le service
ou la personne en question, j’explique mon vœu et on
s’accorde sur une date. Je patiente. Le jour et l’heure
arrivent et je me rends chez celui ou celle qui m’attend
pour une consultation.
Au cours de ce long processus, l’individu concerné
est tout sauf passif. Ses interrogations et les entretiens qu’il
peut avoir participent à un travail constant de réflexion,
non seulement sur lui-même, son comportement, ses limites,
ses aspirations, sa famille, ses amitiés, son travail,
etc., mais également sur la nature de la relation entre
client et thérapeute. Qu’est ce « aller en
thérapie » ? Que veut dire devenir client ? Se met
en place toute une série d’images, d’évaluations
et d’hypothèses par lesquelles le client, en s’imaginant
aussi bien les réactions du thérapeute que les siennes,
élabore une représentation intérieure de
la relation thérapeutique. Afin de mieux cerner ce travail
préparatoire, considérons le changement d’attitude
qui distinguerait, pour le client, le fait de discuter de ses
problèmes avec des proches et le choix de consulter un
thérapeute.
Ce changement d’attitude consiste, sommairement, en deux
choses qui tiennent à la vision que le client a du thérapeute
en tant que professionnel. Tout d’abord, lorsque je m’entretiens
avec un ami ou une amie, la présupposition tacite est non
seulement que je peux changer mais que je peux me changer : j’attends
de lui ou d’elle des indications qui me permettront de voir
ma situation de façon différente (de son point de
vue) et d’agir en conséquence. Mais lorsque j’envisage
de consulter un thérapeute, mon attitude vis-à-vis
de celui-ci n’est pas la même : je persiste à
penser que je peux changer, mais devant l’apparente incapacité
de le faire moi-même, j’attends de lui qu’il
« fasse quelque chose » pour que je change. Or, si
j’attribue à l’interaction avec le thérapeute
un tel pouvoir, celui de provoquer chez moi un changement (sans
que la nature de cette opération soit nécessairement
bien définie), c’est que j’estime que le thérapeute
se différencie de mes proches sur un point essentiel. Mes
proches, en réagissant à mes propos, agissent avant
tout pour eux-mêmes : leurs paroles et attitudes à
mon égard sont sous-tendus par leurs propres émotions
et intentions, dont en premier lieu le fait qu’ils tiennent
à moi. En revanche, le thérapeute, en mobilisant
un savoir-faire spécifique dont il aurait la maîtrise,
est supposé intervenir avant tout pour moi et non pour
lui-même ; ses propres sentiments et motivations n’entrent
pas en jeu. C’est bien pour cela qu’on le paie : c’est
son travail. Ainsi, le thérapeute occuperait vis-à-vis
de moi une position à la fois de grande proximité
(en tant qu’alter-ego qui ferait avec moi ce que je n’arrive
pas à faire par moi-même) et d’éloignement
(en tant qu’étranger avec qui je n’entretiens
pas des relations ordinaires). C’est parce que les membres
de mon entourage sont des proches et ont de ce fait leurs propres
perspectives sur moi (perspectives auxquelles je tiens), qu’ils
ne sauraient faire ce que je peux attendre d’un professionnel
désintéressé : qu’il se met à
ma place.
Voici donc les propositions qui animeraient l’attente du
client : d’une part, c’est au thérapeute d’enclencher
chez lui un changement car il ne peut pas se changer lui-même,
et d’autre part, le thérapeute agira ainsi de façon
impersonnelle, pour le compte du client et non pour son propre
compte. Il convient de souligner que cela ne veut pas dire que
le client chercherait simplement à se faire manipuler sans
que sa propre volonté intervienne, ni qu’il n’éprouve
pas des sentiments ambivalents vis-à-vis de la thérapie
et du thérapeute, ni enfin qu’il ne reconnaît
pas que ce dernier, en tant qu’individu, peut avoir des
attitudes personnelles à son égard. Simplement,
face à une souffrance devenant de moins en moins supportable,
accablé par le sentiment que ses choix se rétrécissent
et qu’il « ne peut pas faire autrement », ces
considérations sont comme mises entre parenthèses
au bénéfice d’une attitude plus simple, aplatie
ou unidimensionnelle : la recherche de quelqu’un qui, de
façon détachée, fera en sorte qu’il
change. Comment cette vision des choses s’articule-t-elle
avec celle que peut avoir le thérapeute ?
Le thérapeute participe lui aussi à un réseau
social où figurent non seulement des amis et des membres
de sa famille, mais surtout, en ce qui nous concerne ici, d’autres
thérapeutes. Je me réfère ici aux nombreuses
rencontres entre collègues, notamment lors de colloques,
de stages de formation, de groupes de supervision, etc., au cours
desquelles les uns et les autres partagent leurs expériences
professionnelles et se font part des difficultés auxquelles
ils se confrontent. Dans le cadre de ces réunions, sur
lesquelles beaucoup de thérapeutes fondent la légitimité
de leur statut en tant que professionnels, ils mènent une
réflexion semblable à celle que poursuit, de façon
plus solitaire, celui qui est en passe de devenir client : sur
eux-mêmes, sur leurs peurs, sur leurs ambitions, etc., mais
aussi sur la nature et les objectifs de la relation thérapeutique
et sur leur rôle au sein de cette relation. Essayons d’imaginer
comment ce travail d’autoreprésentation sans cesse
réitéré peut orienter l’attitude du
thérapeute face à son client.
Lors de telles réunions professionnelles, ceux qui y assistent
ne se comportent ni comme des thérapeutes face à
des clients, ni comme des clients face à des thérapeutes,
mais d’une façon qui, sans que des relations hiérarchiques
en soient exclues, n’est pas sans rappeler les rapports
qu’a le client avec ses proches : les participants s’attendent
à ce que les uns et les autres expriment par leurs paroles
et actes leurs propres valeurs et expériences, qu’ils
interviennent, certes, pour le compte de leurs interlocuteurs
mais également pour eux-mêmes. Ce n’est que
dans une pareille situation hautement personnalisée, parfois
conflictuelle, mais où idéalement, les sentiments
et les motivations de chacun sont à la fois encouragés
et respectés, que les interrogations, les hésitations
et les spéculations des participants peuvent être
exposées pour devenir les objets d’une réflexion
commune. Or, cette réflexion s’organise pour beaucoup
autour de deux enjeux récurrents que l’on retrouve
exprimés dans l’ensemble des traditions thérapeutiques,
qu’elles soient occidentales ou non : celui de l’éthique
et celui de la technique.
Au cœur de « l’enjeu éthique » se
trouve la préoccupation suivante : puisque je peux faire
le bien, je peux également faire le mal (ne serait-ce que
par omission ou incompétence). Dans le cas de la psychothérapie,
et peut être plus encore dans celui de la thérapie
systémique, ce dilemme se pose sous la forme d’une
injonction : le thérapeute doit chercher non pas à
changer le client mais à permettre à celui-ci de
se changer lui-même. En effet, le grand danger pour le thérapeute
serait de faire quelque chose à la place du client, non
seulement parce que cela ne saurait aboutir (puisque c’est
le thérapeute qui le veut et le fait et non le client),
mais surtout parce que ce sont les volontés et les choix
du client et non ceux du thérapeute qui doivent à
tout prix être respectés. On retrouve ici l’écho
de ce qui représente pour beaucoup les deux principes fondateurs
de la pratique ériksonienne (Haley 1973) : le client est
à même de savoir ce qui est bon pour lui et a en
lui les ressources pour y parvenir. Cette situation paradoxale
dans laquelle se place le thérapeute n’est pas toujours
facile à gérer. On ne s’étonne donc
pas de constater que bon nombre des réponses offertes lors
des rencontres professionnelles à propos de telle ou telle
difficulté rapportée par un participant, consistent
à rassurer celui-ci quant aux limites de ce qu’il
est capable de faire en tant que thérapeute. Ce serait
donc là une première attitude du thérapeute
qui ressort de sa participation à son réseau professionnel
: il ne doit pas oublier qu’il n’est pas tout-puissant
; les changements que son intervention peut occasionner chez son
client sont limités, et bien souvent, incertains ; ils
dépendent, en dernière instance, non du thérapeute
mais du client lui-même.
Quant à « l’enjeu technique », il se
résume en l’interrogation suivante : dans quelle
mesure l’efficacité de la thérapie dérive-t-elle
d’un ensemble de procédés techniques ou bien
des qualités propres des praticiens ? La réponse
qu’apporte la réflexion collective des pairs à
cette question – à savoir que les deux comptent –
n’est pas simple. D’un côté, la quantité
d’effort et d’énergie consacré à
la transmission de procédés protocolaires et aux
raisonnements qui les sous-tendent, atteste clairement de l’importance
explicitement reconnue à la dimension technique de la thérapie
(dimension qui, de surcroît, permet de discriminer entre
différents modèles thérapeutiques). Mais
en même temps, le cadre hautement personnalisé, voire
intime, dans lequel l’exposition de ces considérations
techniques a lieu, témoigne, généralement
de façon implicite, de la grande valeur accordée
aux qualités des thérapeutes en tant qu’individus.
Ainsi, la question de la part de la personne dans une activité
qui se définit au travers d’une maîtrise technique,
reste en suspends car les termes du dilemme, n’étant
pas situés sur le même plan, ne sont jamais véritablement
confrontés. Or, cela n’empêche pas que chez
les psychothérapeutes cette interrogation trouve sa résolution
privée dans la conviction qu’a chacun que s’il
pratique la thérapie, ce n’est pas tant parce qu’il
l’a voulu, que parce qu’en raison de ses expériences
de vie, des aléas de sa formation, des rencontres avec
d’autres, etc., il a été appelé à
le devenir. C’est supposer, en somme, que c’est la
thérapie qui choisit ses thérapeutes et non l’inverse.
Si, comme l’affirment volontiers bon nombre de thérapeutes,
« on n’est pas devenu thérapeute par hasard
» (proposition fréquemment avancée par les
praticiens d’autres traditions thérapeutiques, en
Occident comme ailleurs), c’est que l’on est personnellement
prédisposé à l’être. Nous retrouvons
là une seconde attitude du thérapeute qui est confortée
par sa participation aux rencontres avec des collègues
: la maîtrise technique est primordiale mais n’est
pas tout ; il existe chez lui un autre niveau de compétence
qui relève de son histoire particulière et de sa
sensibilité personnelle.
De cette façon, les attitudes que tireraient le client
et le thérapeute de leur participation à leurs réseaux
sociaux respectifs, attitudes qu’ils apportent avec eux
à la consultation, sont quasiment l’inverse l’une
de l’autre : tandis que le client attend du thérapeute
qu’il le change, le thérapeute se garde de le faire
et, tandis que le client attend à ce que le thérapeute
agisse de façon impersonnelle, c’est en tant que
personnalité particulière que le thérapeute
se doit d’agir. Comment se réalise la mise en relation
de ces deux perspectives divergentes ? Afin de réconcilier
les idées qu’il se fait de sa pratique et les attentes
en partie contradictoires du client, le thérapeute, en
faisant appel à son savoir-faire technique, aura tendance
à adopter une attitude dont l’ambivalence témoigne
qu’elle fait intervenir, de façon simultanée,
deux plans différents : agissant impersonnellement mais
à sa manière personnelle, il cherchera, en quelque
sorte, à changer le client afin que celui-ci puisse choisir
de se changer. En voulant faire ce qu’anticipe le client
mais pas de la façon à laquelle le client s’attend,
le thérapeute se dédouble : le rôle qu’il
assumera vis-à-vis du client bénéficie comme
d’une dimension supplémentaire. C’est l’inverse
du client qui, sous la pression en quelque sorte de sa souffrance,
aura tendance à se situer sur un plan unique, à
savoir celui de son besoin urgent d’un intermédiaire
détaché qui puisse le faire évoluer. C’est
ce dédoublement virtuel du thérapeute (à
la fois impersonnel et personnel, cherchant à la fois à
changer et à ne pas changer) face à l’attitude
devenue aplatie du client (en quête d’une source impersonnelle
de changement) qui, si tout va bien, servira de point de départ
pour la mise en place de la relation thérapeutique.
3. Principes de pragmatique intuitive : une boîte à
outils
Afin d’identifier la logique interactive qui préside
à la consultation thérapeutique et par là,
de tracer les contours de la relation qui s’y met en place,
je vais faire appel à un arrière fond d’hypothèses
qui permettent d’identifier et de mettre en relation différents
principes de pragmatique intuitive à l’œuvre
dans les activités sociales. Le modèle que je propose,
qui ne sera qu’esquissé ici, distingue entre quatre
orientations pragmatiques, associées, de façon approximative,
avec les vocables suivants : INTERACTION ORDINAIRE, RITUEL, JEU
et SPECTACLE. La divergence entre ces orientations ne se fonde
pas sur des critères « objectifs », directement
observables, mais plutôt à des considérations
d’ordre « subjectif », c’est-à-dire
propres à l’expérience des participants eux-mêmes.
Plus précisément, elle se rapporte aux suppositions
que partageraient les participants quant à la nature du
rapport entre, d’un côté, les comportements
perceptibles (pouvant inclure aussi bien des prises de parole
que des actes), et de l’autre, les dispositions affectives
et intentionnelles de ceux qui les accomplissent. Bref, je pars
de l’idée que le lien entre actions et dispositions
n’est pas vécu de la même manière dans
le cas du rite, du jeu, du spectacle ou de l’interaction
ordinaire.
L’interaction quotidienne est fondée sur la prémisse
qu’il existe, en principe, non seulement un degré
de cohérence entre mes dispositions et mes actes, mais
plus encore, une certaine orientation entre ces deux registres
: les actes sont censés exprimer ou notifier des émotions
et des intentions (Dispositions ?? Actions). Ma manière
d’agir refléterait mes états internes ; si
je me fâche c’est que je suis en colère. Nous
retrouvons dans ce principe de « notification », ce
que Searle (1972), en référence aux actes de langage,
nomme la « condition de sincérité »,
et que Grice (1979), avant lui, sous le nom de « maxime
de qualité », compte parmi les conditions de conversation,
dont l’intérêt principal n’est pas tant
qu’elles doivent être respectées par les interlocuteurs
que présupposés par eux de sorte qu’elles
puissent les exploitées, par exemple dans des figures de
rhétorique. Car, puisque personne n’a d’accès
direct aux motivations et aux sentiments d’un autre, l’équation
Dispositions ?? Actions est souvent incertaine : le rapport entre
états privés et comportements perceptibles peut
être expressément modifié ou dissimulé.
Il s’ensuit que l’interaction quotidienne comporte
inévitablement une part importante de négociation
au cours de laquelle les positions des participants sont continuellement
en train d’être ajustées. Selon que mon coup
de colère entraîne chez l’autre un acte agressif
ou une attitude d’acquiescement, mes sentiments seront modifiés
et j’agirai en conséquence. De ce point de vue, tandis
que les dispositions seraient bien définies, les comportements
apparaissent comme contingents. En somme, sur les bases d’une
expérience de leurs émotions et intentions ainsi
que sur la base d’inférences concernant les émotions
et intentions des autres (inférences établies à
partir d’une observation de leurs comportements), les participants
d’une interaction ordinaire sont engagés dans la
co-construction d’une réalité sociale mutuellement
accommodante.
Dans le cas des événements rituels, la situation
est différente. La structuration du comportement, si elle
peut intégrer une part de négociation ou d’improvisation,
demeure fortement contrainte. Ce sont des formes de conduite bien
définies, conventionnelles ou stipulées –
des « actes archétypiques » auxquels les conditions
ordinaires d’intentionnalité ne sauraient s’appliquer
(Humphrey and Laidlaw 1994) –, qui sont censées fournir
aux participants les bases tangibles pour l’élaboration
de leurs ressentis individuels. L’efficacité d’une
action rituelle, c’est-à-dire l’adhésion
des participants aux réalités que cette action met
en scène, exige qu’ils en aient une expérience
personnelle. Mais cette expérience, investie d'émotions
et d'intentions qui sont propres à chacun des participants,
comporte inévitablement une part d’idiosyncrasie.
Cela est d’autant plus le cas que les actions rituelles
sont le plus souvent ambiguës, polysémiques, voire
paradoxales. Elles incorporent des éléments tirés
d’une variété de domaines et, la plupart du
temps, impliquent la condensation de modalités de relation
nominalement antithétiques (cf. Houseman et Severi 1998)
: une agression violente est en même temps un acte de maternage
protecteur, une exhibition d'autorité est simultanément
une démonstration de subordination, un secret révélé
est en même temps une dissimulation, etc. En conséquence,
les émotions et motivations qui seraient appropriées
à ces actions restent difficiles à déterminer
: les dispositions affectives et intentionnelles des participants
demeurent dans une grande mesure variables d’un individu
à l’autre, le résultat d’une négociation
en quelque sorte de chacun avec soi-même.
Prenons un exemple rapide. Ce n’est pas parce que les femmes
sont tristes et en colère qu’elles crient et pleurent
en voyant partir des garçons du village au campement initiatique
où, dit-on, ils seront dévorés par un monstre.
Certaines de ces femmes peuvent être plus ou moins tristes
ou en colère, d’autres seront fières ou anxieuses
ou encore plutôt amusées. Il y a de bonnes chances
qu’elles éprouvent un mélange de sentiments
contradictoires, d’autant plus que bon nombre d’entre
elles sont conscientes que la réalité du monstre
en question est tout sauf certaine, contrairement à ce
que peuvent imaginer les garçons qui entendent leurs cris
et pleurs de désespoir. En revanche, l’action de
crier et de pleurer prescrit dans le cadre du rite impose à
ces femmes un ancrage commun qui façonne leur vécu
individuel de cet épisode émouvant. Ici, la présupposition
régissant l’adéquation entre les actes d’un
côté et les disposition émotionnelles et intentionnelles
de l’autre, est donc l’inverse de celle qui préside
à l’interaction quotidienne : il ne s’agit
pas d’un comportement socialement négocié
qui notifierait les dispositions affectives et intentionnelles
des participantes, mais d’un comportement imposé
dans le creuset duquel chacune d’entre elles élabore
leurs états intérieurs. Ce sont les actions qui
instruisent auprès des participants leurs dispositions
(Dispositions ?? Actions). On désignera cette présupposition
pragmatique selon laquelle les actes rituels, en dépit
de leur caractère prescrit, ne sont pas pour autant moins
réellement ressentis, en parlant d’une condition
non plus de « notification » mais d’«
instruction ».
Afin de résumer à grands traits le contraste entre
« interaction ordinaire » et « rituel »
en tant que procédant de postulats pragmatiques différents,
on pourrait dire que tandis que dans l’interaction ordinaire
la question dominante est « Etant donné ce que je
ressens (et ce que je peux inférer du ressenti des autres),
comment dois-je agir ? », dans le rituel, c’est plutôt
« Etant donné ma façon d’agir (et ce
que je peux percevoir des actions des autres) que dois-je ressentir
? ». Les deux cas suppose donc une continuité ou
congruence entre dispositions personnelles d’un côté
et actes de l’autre, mais orientée dans des sens
opposés.
Considérons maintenant un troisième cas : le jeu.
Ce qui importe dans une partie d’échecs ou de poker,
par exemple, n’est pas que les actes des joueurs expriment
leurs émotions et intentions privées, mais plutôt
que ces actes se conforment à un ensemble de règles
ou de conventions qui existent indépendamment des affects
et des motivations des participants et dont l’observation
est constitutive de leur interaction en tant que joueurs. Cette
présupposition pragmatique régissant l’activité
ludique, selon laquelle il existerait une rupture entre les dispositions
personnelles des participants et leur interaction commune, se
retrouve aisément dans l’expression « ce n’est
qu’un jeu ». De façon similaire, un participant
qui se laisserait envahir par ses émotions, lorsqu’il
aura perdu par exemple, se verra traité de « mauvais
joueur ». Le jeu apparaît ainsi, à première
vue, comme le contraire de l’interaction ordinaire : il
s’en distinguerait non pas, comme le rituel, en raison d’une
inversion de l’orientation du lien entre dispositions et
actions, mais en vertu d’une coupure de ce lien. On dira
donc du jeu qu’il est régi par une condition pragmatique
de « conformité » (Dispositions ??? Actions).
Mais soyons clair. Cela ne veut pas dire qu’il ne doit pas
y avoir d’émotions dans le jeu, mais seulement que
les émotions qu’autorise une situation de jeu, ainsi
que l’expression de ces émotions, ne sont pas, à
elles seules, constitutives de l’interaction spécifique
dans laquelle sont engagés ses participants. Il y a néanmoins
là un problème sur lequel je vais revenir : un jeu
qui ne comporterait aucune expérience affective est ennuyeux
et aurait peu de raisons d’être poursuivi. Bref, ce
serait un mauvais jeu (aussi bien pour les joueurs que pour des
spectateurs éventuels). Ainsi, la situation pragmatique
que sous-tend le jeu s’avère plus complexe. Plus
précisément, elle favorise un certain dédoublement
chez les participants qui doivent agir en faisant intervenir leurs
émotions et intentions privées tout en faisant en
sorte que celles-ci n’entravent pas le déroulement
de leurs actes, lesquelles sont régis non seulement par
leurs dispositions personnelles mais aussi par autre chose, à
savoir les règles ou conventions du jeu en question. Un
jeu s’avère en effet d’autant plus intéressant
qu’il existe cette tension entre les dispositions émotionnelles
et intentionnelles des joueurs et l'impératif de subordonner
leurs actions à des préceptes extérieurs.
Il serait donc plus exacte de caractériser la condition
de « conformité » qui préside à
une situation de jeu comme un lien orienté des dispositions
vers les actions mais qui intègre un degré de discontinuité
ou de non congruence.
Enfin, on peut compléter notre tableau en nous penchant
sur le cas du spectacle, en prenant comme exemple la présentation
théâtrale. L’orientation du lien entre dispositions
et actions dans le théâtre serait semblable à
celle que l’on retrouve dans le rite : ce sont les actes
du spectacle qui sont censés provoquer chez ceux qui y
participent des états émotionnels. En même
temps, le spectacle présente une différence essentielle
par rapport au rituel dans la mesure où, tout comme le
jeu, il présuppose un degré de non congruence entre
le comportement de l’acteur et les émotions et intentions
que peuvent induire ce comportement. En effet, le propre du spectacle
est que ce ne sont pas les acteurs eux-mêmes qui doivent
être émus par l’agissement des personnages
mais d’autres, les spectateurs, et que l’inhibition
de l’affectif chez les premiers s’impose comme condition
pour faire naître du ressenti chez les seconds. L’ensemble
des différentes écoles de théâtre,
même celles d’inspiration stanislavkienne (Stanislavski
1937) attribuant une primauté au ressenti de l’acteur,
s’accordent sur ce point : il est impératif que le
comédien se distancie par rapport aux émotions et
aux intentions du personnage qu’il exhibe sur scène.
Ainsi, tandis qu’un état de colère comporte
ordinairement une tension musculaire, pour qu’un acteur
puisse jouer de façon convaincante quelqu’un en colère,
il doit au contraire rester aussi décontracté que
possible ; idéalement, c’est chez le spectateur que
la crispation des muscles se fera sentir. La condition pragmatique
présidant à une situation de spectacle, que l’on
peut caractériser comme une condition d’« exhibition
», serait donc celle d’une interruption du lien orienté
des actes vers les dispositions (Dispositions ????Actions).
Mais, comme le jeu également, la situation du spectacle
est en fait plus complexe. Un comédien qui se borne à
l’imitation, c’est-à-dire à reproduire
avec autant de vraisemblance que possible, les gestes, la démarche,
la voix, etc., d’une personne en colère, par exemple,
est, de façon générale, un mauvais acteur.
Loin de faire surgir des émotions chez ceux qui le regardent,
il sera aussi ennuyeux (et ennuyé) qu’un joueur qui,
indifférent à l’issue du jeu, ne fait qu’agir
selon ses règles. Tout l’art du comédien consiste
précisément à animer son rôle d’émotions
et d’intentions issues de son vécu personnel, mais
sans que celles-ci ne se confondent avec les motivations et les
états affectifs attribuables au personnage qu’il
met en scène. Le comédien infléchira les
comportements expressifs qui sont le point de départ de
son travail – style d’élocution, attitudes
faciales et corporelles, etc. – d’éléments
tirés de sa propre expérience (de comédien
mais aussi de sa vie quotidienne), afin de restituer cette représentation
à la fois publique et personnalisée au moyen d’une
expérience scénique répondant à des
exigences spécifiques (un texte à prononcer, l’écoute
et le regard de spectateurs, les idées du metteur en scène,
etc.). C’est au travers de ce processus, qui est le fruit
d’un long apprentissage technique et qui, lorsqu’il
est pleinement maîtrisé, devient une seconde nature,
que le comédien parvient à présenter un personnage
capable d’émouvoir, c’est-à-dire doté,
au vu des spectateurs, de sentiments et d’intentions mais
qui ne sont pas ceux de l’acteur. De ce point de vue, l’efficacité
du jeu du comédien tient du fait qu’il agit sur scène
en tant que sujet virtuellement dédoublé : acteur
(singularisé par son propre vécu affectif et intentionnel)
et rôle (représentation distanciée d’un
modèle de l’expérience) s’imposent comme
distincts mais nécessairement liés entre eux. C’est
la tension que produit cette coprésence et la latitude
de mouvement qu’elle suggère, qui induisent chez
le spectateur l’ébauche d’un dédoublement
similaire : le temps du spectacle et parfois au-delà, le
spectateur se vit à la fois comme quelqu’un qui assiste
à une production fictive, et en même temps, différemment,
comme intensément affecté par l’agissement
des personnages. Il est à la fois présent au théâtre
et transporté « ailleurs ».
INTERACTION ORDINAIRE JEU
« Notification » « Conformité »
Dispositions ???Actions Dispositions ????Actions
RITUEL SPECTACLE
« Instruction » « Exhibition »
Dispositions ?? Actions Dispositions ????Actions
Figure 1
Les quatre modalités d’interaction et de représentation
présentées ci-dessus sont définies, d’une
part, par l’orientation du lien entre dispositions et actions,
et d’autre part, par l’injonction positive ou négative
qui porte sur ce lien. Avant de s’interroger sur le processus
thérapeutique à la lumière de cette grille,
il convient de souligner que les principes de « notification
», de « conformité », d’«
instruction » et d’« exhibition » qui
y figurent, ne constituent pas des descriptions de ces différents
types d’activités. Ils correspondent plutôt
à des présupposés pragmatiques qui, de façon
implicite et sans qu’elles soient systématiquement
respectées dans les faits, orientent la participation à,
et par là, la reconnaissance de différents genres
de donner à voir. Ce que j’ai désigné
comme INTERACTION ORDINAIRE, RITUEL, JEU et SPECTACLE ne représentent
donc pas des catégories phénoménologiques
étanches mais des pôles organisateurs qui infléchiraient
la participation coordonnée des acteurs dans des sens particuliers.
Ainsi, la grille proposée ici ne doit pas être confondue
avec un modèle taxinomique qui permettrait de dire : ceci
est un rite, cela est un jeu, etc. Elle se veut avant tout une
boîte à outils pour l’analyse de phénomènes
(quel que soit le nom qu’on leur donne) faisant intervenir
la mise en relation d'une pluralité de modes d’interaction
différentes, comme c’est le cas, par exemple, non
seulement dans beaucoup de jeux, de spectacles et de rituels,
mais aussi dans la pratique thérapeutique.
4. La relation thérapeutique : le contexte du travail
en thérapie
Afin de cerner le contexte relationnel qui préside à
la consultation de thérapie systémique, je vais
prendre comme point de départ ce qui me semble constituer
l’interaction élémentaire caractéristique
de la relation thérapeutique qui s’instaure entre
le thérapeute et son client. Il s’agit, bien évidemment,
d’une caricature, d’inspiration rogerienne (Rogers
1951), mais qui aurait le mérite de faire ressortir certaines
des propriétés distinctives de cette situation que
tout le monde reconnaît comme autrement plus complexe et
subtile.
L’échange qui précipite et résume le
basculement des participants dans la relation thérapeutique,
serait gosso modo le suivant :
Le client : Je ne sais pas… ça ne va pas …
je suis triste…
Le thérapeute : Vous vous sentez triste…
Pour des raisons qui ne sont pas évidentes, la réponse
du thérapeute, qui pourtant ne fait que répéter
ce que lui communique le client sous une forme légèrement
différente, a des effets bien au-delà de ce à
quoi on pourrait normalement s’attendre. De façon
générale, elle entraîne chez le client d’autres
paroles à l’adresse du thérapeute, non seulement
plus fournies mais aussi plus détaillées et plus
concrètes que les précédentes, qui marquent
le véritable démarrage de leur travail thérapeutique
en commun. Cet échange tout à fait minime, réitéré
maintes fois de diverses façons au cours des séances
qui suivront, à la fois enclenche et récapitule
la relation très particulière qui fournit les conditions
nécessaires pour la mise en oeuvre de l’ensemble
des techniques dont le thérapeute dispose. Il est de ce
point de vue d’une importance primordiale. Essayons donc
de le disséquer à la lumière de la Figure
1, en centrant l’attention non sur les énoncés
du client et du thérapeute (on en serait vite arrivé
au bout), mais sur les présupposés pragmatiques
qui sous-tendraient leur énonciation.
Dans la mesure où le thérapeute n’a pas un
accès direct aux états émotionnels et intentionnels
de son client, leurs paroles respectives ne se situent pas sur
un même plan. Cet écart est d’autant plus mis
en relief pour l’un comme pour l’autre que le contenu
propositionnel de leurs énoncés est le même
(le client se sent triste). En ce qui concerne le client, la situation
paraît assez claire. Ses propos sont supposés (par
lui comme par le thérapeute) exprimer quelque chose de
son état émotionnel et intentionnel : il se sent
triste (ou en colère, ou frustré, ou mécontent,
ou autre chose) et l’explicite. Sa prise de parole est donc
sous-tendue par une présupposition de « notification
» telle que celle-ci a été définie
ci-dessus (Dispositions ???Actions). Il en est tout autrement
de l’énoncé du thérapeute.
Le thérapeute, pour sa part, se trouve dans une situation
semblable à première vue à celle d’un
comédien au cours d’un spectacle : ses paroles ne
cherchent pas à expliciter ses propres états émotionnels
et intentionnels. D’ailleurs, le fait que ses propos portent
sur ce qu’il ne peut pas lui-même ressentir (ce que
le client ressent), atteste clairement, pour les deux participants,
que son intervention ne vise pas à exprimer des sentiments
du tout. Par ses paroles, le thérapeute cherche plutôt
à provoquer des états émotionnels et intentionnels
chez un autre, le client. De ce point de vue, ses paroles sont
animées par ce que j’ai appelé une présupposition
d’« exhibition » (Dispositions ????Actions).
Le contenu exact des émotions et intentions que les paroles
du thérapeute induiront chez le client reste largement
indéterminé dans la mesure où cela dépendra
pour une large part du vécu particulier de la personne
concernée. Cependant, l’important ne se situe pas
là, mais ailleurs, dans le mécanisme de cette induction,
lequel nous oblige à considérer de plus près
la complexité que renferme la prémisse d’«exhibition
» qui caractérise l’intervention du thérapeute.
Poursuivons l’analogie avec le théâtre. Un
bon comédien se doit de ne pas confondre ses propres affects
et motivations avec les états émotionnels et intentionnels
associées au personnage qu’il incarne. Mais il ne
doit pas non plus se borner à simplement reproduire sur
scène, froidement, les attitudes et gestes qui correspondraient
à ces états. Il parvient à éviter
ces deux écueils en apportant aux spectateurs une représentation
personnalisée de son rôle dans laquelle son savoir-faire
technique et sa propre expérience (théâtrale
et quotidienne) sont étroitement conjugués. Il en
va de même du thérapeute avec toutefois une torsion
significative qui correspond à la différence qui
sépare le contexte interactif de la consultation thérapeutique
de celui du spectacle. Tandis que dans le cas du spectacle, le
comportement du comédien et celui du spectateur sont supposés
répondre tous deux à une condition pragmatique d’«
exhibition », dans la consultation thérapeutique,
seul le comportement du thérapeute répondrait au
principe d’« exhibition » ; le client agirait
selon celui de la « notification ».
Tout comme le comédien, le thérapeute se doit de
garder ses distances par rapport aux attitudes spontanées
qu’il peut avoir à l’égard du client
et des propos de celui-ci, de faire la part entre ses réactions
personnelles et le personnage qu’il assume face au client
en tant que professionnel. Un thérapeute qui se comporterait
simplement ou même principalement en fonction de ce qu’il
ressent en ce moment, serait (au mieux) un ami et non un thérapeute.
En même temps, le thérapeute doit animer ses paroles
et ses attitudes d’un ressenti véritable sans quoi
il cesse d’être un interlocuteur crédible pour
le client qui, par ailleurs, est parfaitement conscient que le
thérapeute est doté d’une sensibilité
qui lui est propre. Comment le thérapeute répond-il
à cette double exigence ? Partant des éléments
disparates que lui fournit le client (« ça ne va
pas … je suis triste »), il se fait une représentation,
forcément très partielle, de la situation émotionnelle
et intentionnelle du client (celui-ci est triste et estime que
cet état de choses est insatisfaisant). C’est cette
représentation de la situation du client que le thérapeute
restitue alors à celui-ci, en faisant appel tout d’abord
à un savoir-faire technique devenu quasi-automatique de
par sa formation et sa pratique, mais aussi en personnalisant
cette restitution, c’est-à-dire en la modulant en
fonction de sa propre expérience (en thérapie et
dans la vie quotidienne), laquelle est forcément différente
de celle de son client. Or, cette représentation que propose
le thérapeute au client se distingue de celle que présente
le comédien aux spectateurs sur plusieurs points. Tout
d’abord, elle porte non sur la situation du thérapeute
mais sur celle du client. Ensuite, de façon corrélative,
elle est présentée sous la forme d’une potentialité,
d’un état de fait en puissance, c’est-à-dire
non au moyen d’une série d’actions comme le
fait le comédien, mais au travers d’un ensemble organisé
d’attentes. Le « Vous vous sentez triste » du
thérapeute, énoncé à mi-chemin entre
l’assertif et l’interrogatif, en serait un exemple
: en rendant au client son propre propos en y apportant un léger
décalage – par le ton, par le rythme, par la reformulation
(le client n’est plus triste mais se sent triste, cf. de
Shazer et Miller [2000]) ou tout simplement par le fait que l’énonciateur
n’est plus le même –, le thérapeute présente
au client, sur le mode de l’expectatif, une matrice expérientielle
originale, à la fois consonante avec le vécu du
client et animée par les dispositions personnelles du thérapeute
lui-même.
On peut dire du comédien qu’au moyen d’actions
qui constituent une présentation « en plein »
de son personnage, il tente d’imposer aux spectateurs sa
représentation personnelle du rôle qu’il met
en scène. En revanche, le thérapeute, au moyen de
réactions qui composent une présentation «
en creux » de sa représentation personnelle du client,
cherche à solliciter auprès de celui-ci une action
nouvelle (d’autres paroles à l’adresse du thérapeute
par exemple). Dans cette perspective, l’efficacité
du spectacle qui est communément glosée comme une
« identification du spectateur au personnage », consisterait
en l’émergence chez le spectateur d’une expérience
« en creux » faisant appel à ses propres émotions
et intentions, qui répond à la représentation
personnalisée « en plein » que lui communique
le comédien. De façon similaire, mais orientée
de façon différente, l’efficacité du
processus d’empathie ou d’« affiliation »
(cf. Minuchin 1974) dans l’interaction thérapeutique
résiderait dans la survenue chez le client d’une
expérience « en plein » qui répond à
la représentation personnalisée « en creux
» de lui-même que lui apporte le thérapeute.
L’efficacité de la présentation spectaculaire
comme celle de la consultation thérapeutique repose en
une large partie sur un processus de dédoublement virtuel.
Le comédien, on l’a vu, est à la fois acteur
et rôle et c’est une exhibition en « plein »
de cette coprésence qui induit chez le spectateur, sous
la forme d’un dédoublement correspondant mais «
en creux », un vécu affectif nouveau. De façon
analogue, le dédoublement « en creux » que
présente le thérapeute (il est à la fois
individu et thérapeute, personnel et impersonnel, il veut
à la fois changer le client et ne pas le changer), appelle
de la part du client un dédoublement complémentaire.
Plus précisément, le thérapeute incite le
client à assumer « en plein », c’est-à-dire
par des actes, une nouvelle perspective sur lui-même. Cette
analogie fait ressortir entre théâtre et thérapie
une différence supplémentaire. Dans le cas du spectacle,
le caractère double du comédien est ouvertement
avoué (ainsi on appréciera par exemple la façon
qu’a untel de jouer tel rôle), tandis que le dédoublement
du spectateur est passé sous silence. En revanche, dans
la consultation thérapeutique, c’est l’inverse
: le dédoublement du thérapeute est tu et c’est
le dédoublement du client qui fait l’objet d’une
attention explicite. En effet, l’objectif principal de l’intervention
thérapeutique est d’amener le client, en utilisant
comme repère la représentation « en creux
» de lui-même que lui communique le thérapeute,
à se voir comme un autre, c’est-à-dire à
admettre la possibilité de plusieurs points de vue sur
lui-même et donc à s’apprécier comme
potentiellement pluriel. En d’autres termes, c’est
au travers d’une délégation par le client
au thérapeute de sa propre réflexivité, que
la vision jusqu’alors aplatie ou transparente qu’a
le client de lui-même et de sa situation peut commencer
à prendre de l’épaisseur. C’est à
cette condition seulement – la possibilité qu’il
pourrait être différent tout en restant fidèle
à lui-même – que le client peut accepter l’éventualité
du changement, raison de sa venu à la consultation.
Le travail en thérapie consiste à exploiter, au
travers de divers dispositifs, les potentiels de choix et de mouvement
qu’introduit cette double perspective qu’instaure
la relation thérapeutique. La mise en place de cette relation
a été préparée, on l’a vu, par
la participation du client et du thérapeute à leurs
réseaux sociaux respectifs. Ainsi, c’est en prennent
appui sur la perspective devenue comprimée et unidimensionnelle
qu’a le client sur lui-même et sur le thérapeute,
perspective qu’il « notifie » au thérapeute,
que celui-ci, au moyen d’une « exhibition »
faisant intervenir sa propre position dédoublée
(cultivée au cours de rencontres professionnels), ouvrira
au client la possibilité d’une multiplicité
virtuelle.
Ce contexte interactif que partageraient le client et le thérapeute
(« notification » de l’un/« exhibition
» de l’autre), ne paraît nullement limité
à la psychothérapie. Elle se trouve également,
avec des inflexions et des dégrées d’élaboration
différents, dans beaucoup de situations que l’on
peut qualifier de « consultation thérapeutique »
: la visite chez un médecin ou une consultation avec un
guérisseur traditionnel ou une voyante par exemple. De
ce point de vue, les particularités de la pratique psychothérapeutique
seraient à chercher avant tout dans la forme du travail
thérapeutique qui se poursuit au sein de ce contexte. Considérons
maintenant ce travail.
5. Le travail en thérapie : créer les conditions
du changement relationnel
Le travail en psychothérapie consiste en grande partie
(mais évidemment pas exclusivement) en l’exploitation
des deux autres modalités d’interaction identifiées
dans la Figure 1, mais qui ne sont pas mobilisées dans
la construction de la relation thérapeutique : le JEU,
régi par un principe de « conformité »
(Dispositions ????Actions), et le RITUEL, sous-tendu par une condition
d’« instruction » (Dispositions ?? Actions).
Je me réfère ici à ce qui semblent constituer
les deux dispositifs majeurs de la pratique psychothérapeutique
: d’un côté, le jeu de fiction, et de l’autre,
la ritualisation de la séance.
J’entends par « jeu de fiction », non seulement
les techniques associées au psychodrame et au sociodrame
(Moreno 1965), mais l’ensemble des procédés
dans lesquels le client est expressément invité
par le thérapeute à « faire comme si »
: à s’identifier à telle personne, à
incarner tel objet, à s’imaginer dans telle situation,
etc. Dans le cadre de ces procédés, le client, en
adoptant des façons de dire, d’agir et de penser
qui tranchent sur celles de son expérience habituelle,
se trouve virtuellement dédoublé. Il introduit inévitablement
un degré de non congruence entre les actes qu’il
accomplit au cours du jeu de fiction et ses dispositions intentionnelles
et affectives spontanées. Même lorsqu’il s’agit
de jouer son propre personnage, le client, en se prêtant
à ce qui est explicitement posé comme une simulation,
prend une distance vis-à-vis de ses sentiments et motivations
immédiates : il s’efforce à agir comme s’il
était lui-même. Il est vrai que les règles
de pareils jeux de fiction ne sont pas toujours évidentes
à définir. Mais peu importe, car en fait, compte
avant tout la condition pragmatique qui y préside, celle
de la « conformité » (Dispositions ????Actions)
: le comportement du client n’est vécu ni par lui
ni par le thérapeute comme purement l’expression
des états émotionnels et intentionnels qu’il
peut avoir en ce moment mais comme répondant également
à un principe d’ordre qui lui est extérieur,
à savoir, celui d’être un autre lui-même.
De ce point de vue, le jeu de fiction s’apparente au jeu
tout court tel qu’il a été décrit plus
haut : les actions et les dires des participants, bien qu’animés
par leurs états affectifs privés, sont censés
en même temps obéir aux conventions qu’impose
le travail en thérapie. Cela ne veut pas dire que le vécu
affectif et intentionnel du client n’a pas sa place dans
les jeux de fiction. Tout au contraire : comme dans le cas des
jeux non thérapeutiques, c’est la tension qui anime
l’écart entre d’une part, ce que fait et dit
le client-joueur en respectant les conventions inhérentes
à cette démarche thérapeutique, et d’autre
part, son ressenti personnel non moins présent, qui rend
le jeu si intéressant, c’est-à-dire, qui lui
donne sa force d’évocation et sa capacité
d’émouvoir. D’ailleurs, en règle générale,
c’est cette tension qui fait éclater le jeu de fiction
: ce sont les émotions et les intentions du client (ou
des clients), infléchis dans un sens original par une condition
pragmatique exceptionnelle (celui de faire comme si), qui finissent
par prendre le dessus. En effet, l’aboutissement attendu
du jeu de fiction est que la simulation finisse par se dissoudre
sous la pression en quelque sorte des affects et intentions ressentis
par le client, dissolution qui se réalise sous la forme
d’une révélation soudaine, d’une explosion
de rage, d’un effondrement, d’un sentiment de bonheur
inattendu, etc. Le jeu de fiction s’interrompt car les agissements
du client ne sont alors plus régis par le principe de «
conformité », mais par celui de la « notification
» : le client est revenu pour ainsi dire à son point
de départ, à lui-même, mais changé
par l’expérience nouvelle fournie par le jeu de fiction.
Ainsi, pour qu’un jeu de fiction réussisse, il faut
qu’il échoue en tant que jeu : ce qui commence comme
une simulation doit basculer dans la vie quotidienne. En somme,
le dispositif du jeu de fiction consiste à faire en sorte
que le client, à partir des conditions de JEU (Dispositions
????Actions) se retrouve, de son propre fait, dans des conditions
d’INTERACTION ORDINAIRE (Dispositions ???Actions) renouvelées.
De ce point de vue, le jeu de fiction envisagé dans ce
sens très large, s’oppose utilement au « jeu
sans fin » imaginé par Watzlawick et al. (1972 :
236-239) comme paradigme des impasses de communication fréquemment
rencontrées au cours d’interactions ordinaires. La
règle du jeu sans fin consiste à substituer systématiquement
une négation à une affirmation et vice versa de
sorte qu’aucun message ne peut se situer en dehors du jeu.
Dans une situation pareille, poursuivent-ils, il est logiquement
impossible d’émettre un message qui permettrait de
sortir du jeu, d’où la nécessité d’une
intervention extérieure (du thérapeute) : «
Cessons le jeu » sera entendu comme « Poursuivons
le jeu » et « Poursuivons le jeu » sera perçu
non pas comme méta-message (portant sur le jeu) mais comme
du « bruit » ou comme une façon supplémentaire
de continuer à jouer. En revanche, dans le jeu de fiction,
qui a lieu dans le contexte de « notification »/«
conformité » qui caractérise la consultation
thérapeutique, et qui de ce fait intègre une relation
avec un extérieur qu’est le thérapeute lui-même,
la règle (« supposons que ») est au contraire
destinée à être enfreinte de l’intérieur,
non pas en vertu d’un raisonnement logique mais en raison
du surgissement d’émotions et/ou d’intentions
nouvelles que ce jeu occasionne. Dans le premier cas, les participants,
face à l’illusion d’un choix possible, sont
assujettis à une impossibilité raisonnée
de changement ; dans le second, c’est l’expérience
d’affects et d’intentions inattendus qui en elle-même
fournit au client la preuve du changement et donc de sa capacité
à choisir.
Le second dispositif essentiel de la pratique psychothérapeutique,
qui englobe en quelque sorte le premier, est la ritualisation
de la séance. Par cela j’entends l’ensemble
des contraintes à l’action qu’instaure le thérapeute
et qui préside aux entretiens entre lui et son client :
la périodicité, la durée et le lieu de la
consultation, la disposition des interlocuteurs et le protocole
de prise de parole, la rémunération, les tâches
à accomplir, etc. En effet, comme l’observe très
justement Miermont (1987 :453), « Le cadre-même (sic)
d’une psychothérapie ou d’une thérapie
familiale est déjà un rituel à part entière
». Or, il me semble qu’un des aspects fondamentaux
des phénomènes d’identification (au sens très
large) qui se nouent entre le client et le thérapeute au
cours de la thérapie, consiste précisément
en une évolution d’attitude vis-à-vis de ces
éléments de ritualisation. Lors des premières
séances, ces composants du « cadre » thérapeutique
sont vécus par le client comme des impositions, des stipulations
formelles quelque peu artificielles, mais qui ne manquent pas
d’induire chez lui un ensemble d’émotions et
de spéculations dont la nature exacte dépendra en
partie de son propre vécu personnel. Le client se trouve
ainsi dans une situation semblable à celle du rite dans
la mesure où, comme dans celui-ci, ce ne sont pas ses actes
qui procéderaient de ses dispositions privées, mais
plutôt ces dernières qui émergent en fonction
des actes que sa participation à la thérapie lui
enjoint d’accomplir. En d’autres termes, les interactions
du client avec le thérapeute en rapport avec les protocoles
de la consultation seront sous-tendues par ce que j’ai désigné
comme une condition d’« instruction » (Dispositions
?? Actions).
Toutefois, au fur et à mesure que les séances se
succèdent, cette attitude est comme doublée par
une autre : les éléments préalablement vécus
comme des contraintes quasi-arbitraires, imposées de l’extérieur,
prendront de plus en plus l’allure d’arrangements
dont la mise en oeuvre conjointe avec le thérapeute serait
à la juste mesure de l’interaction que le client
poursuit avec celui-ci. Ainsi, en durcissant quelque peu le trait,
la rémunération lui apparaîtra moins comme
un paiement exigé pour un service rendu que comme un moyen
de gérer sa relation avec le thérapeute, de garder
ses distances ou de l’attacher à lui, ou encore,
comme une manière d’organiser ses dépenses.
Les contraintes spatiales et temporelles de la thérapie
deviendront de plus en plus des repères utiles dans l’aménagement
d’une place que le client peut reconnaître comme celle
qui lui convient. Les tâches qu’il est censé
accomplir seront vécus moins comme des obligations artificielles
que comme des opportunités pour explorer et mieux comprendre
sa situation personnelle. Or, en s’appropriant les protocoles
thérapeutiques de cette façon, le client témoigne
à lui-même autant qu’au thérapeute de
son aptitude à altérer sa perspective et à
éprouver des expériences originales. Cette évolution
devient particulièrement évidente lorsque le client,
sans nécessairement le faire exprès, agit à
l’encontre de ces protocoles : lorsqu’il manque son
rendez-vous, lorsqu’il s’assoit dans la chaise qu’occupe
habituellement le thérapeute, lorsqu’il oublie de
payer, lorsqu’il n’accomplit pas la tâche qui
lui a été donné ou la remplace par une autre,
etc. A l’instar des modifications dans le comportement du
client qui surviennent en dehors des séances, tous ces
« actes manqués » seront interprétés,
aussi bien par le client que par le thérapeute, comme autant
d’indices de changements réels intervenant dans les
états émotionnels et intentionnels que nourrit le
client non seulement à l’égard du thérapeute
et du travail thérapeutique mais également vis-à-vis
des personnes et des circonstances de sa vie quotidienne.
De cette façon, au fur et à mesure que la thérapie
se poursuit, les actes du client par rapport aux consignes protocolaires,
qu’ils s’en éloignent ou non, seront appréciés
par lui comme par le thérapeute de moins en moins comme
des prescriptions qui lui ont été imposées
de façon indifférente et de plus en plus comme l’expression
de ses propres motivations et dispositions affectives. En d’autres
termes, on passe de la ritualisation à la banalisation
: ce qui débute comme un rituel assume progressivement
les qualités d’une interaction ordinaire. Le principe
d’« instruction » (Dispositions ?? Actions)
cède la place à celui de la « notification
» (Dispositions ???Actions). Avec ce ratage progressif de
la ritualisation de la séance en tant que telle, le client
se retrouve donc encore une fois, de son propre fait, ramené
à son point de départ mais avec une différence
essentielle : il n’est plus tout à fait le même.
Dans la perspective esquissée ici, le travail en thérapie
crée les conditions du changement relationnel au moyen
d’un double renversement. Le premier, réalisé
notamment au travers des jeux de fiction qui échouent en
tant que jeux, correspond à un changement de valence du
lien entre actions perceptibles et dispositions émotionnelles
et intentionnelles : le passage d’une injonction négative
portant sur ce lien à une injonction positive (de Dispositions
????Actions à Dispositions ???Actions). Le second renversement,
médiatisé par des protocoles de la consultation
qui, au vue du client, perdent de plus en plus leur caractère
ritualisé, équivaut à une inversion d’orientation
du lien entre actions et dispositions (de Dispositions ?? Actions
à Dispositions ???Actions). De cette façon, de nouvelles
conditions de l’interaction ordinaire sont recomposées
à partir de la mise en échec, par le client lui-même,
des présupposés pragmatiques régissant ces
deux autres modalités d’interaction et de représentation
que sont le jeu et le rituel. Le travail du thérapeute
est de fournir au client les conditions qui lui permettent d’opérer
ce double renversement. Or, ce travail, et l’attitude du
client que ce travail présuppose, à savoir celle
de bien vouloir s’engager temporairement dans des activités
ludiques et ritualisées vouées à l’échec
en tant que telles, n’est possible qu’en raison de
l'entente qui existe entre le client et le thérapeute concernant
la nature très particulière du contexte qui préside
à leur rencontre : le comportement de l’un, guidé
par un présupposé de « notification »,
participerait à l’interaction ordinaire, tandis que
le comportement de l’autre, commandé par un principe
d’« exhibition », s’apparenterait au spectacle.
Ces divers éléments de la pratique thérapeutique
sont représentés dans la Figure 2 : l’axe
« notification »/« exhibition » qui préside
à l’instauration de la relation thérapeutique
et les déplacements médiatisés par (a) le
jeu de fiction et par (b) la ritualisation de la séance.
Figure 2
6. Conclusion
M’inscrivant à l’encontre des rapprochements
évocateurs mais souvent trop approximatifs entre la psychothérapie
et le rituel, j’ai essayé de proposer un certain
nombre de perspectives anthropologiques sur la pratique psychothérapeutique.
Celle-ci a été envisagée comme faisant intervenir
trois contextes relationnels : (1) l’encadrement que représente
la participation du client et du thérapeute à leurs
réseaux sociaux respectifs, (2) la relation thérapeutique
qui se met en place entre le client et le thérapeute lors
de leur rencontre, et (3) les dispositifs misent en œuvre
au cours du travail de thérapie qui fournissent au client
les conditions du changement relationnel. Ces trois contextes
sont enchâssés les uns dans les autres. D’une
part, les dispositifs protocolaires de « jeu de fiction
» et de « ritualisation de la séance »,
ainsi que la recomposition des conditions d’interaction
ordinaire à laquelle ils peuvent aboutir, supposent l’instauration
préalable d’une condition pragmatique spécifique,
la relation thérapeutique, décrite ici comme une
articulation entre les principes de « notification »
et d’«exhibition ». D’autre part, la mise
en place de cette relation thérapeutique est elle-même
préparée, d’un côté, par les
interactions antérieures du client avec ses proches, interactions
qui favoriseraient un certain aplatissement des attentes du client
à l’égard du thérapeute, et de l’autre,
par la participation du thérapeute à des réunions
entre collègues, participation qui favoriserait une attitude
virtuellement dédoublée du thérapeute vis-à-vis
de ses clients éventuels. En considérant ces trois
niveaux contextuels, j’ai essayé de montrer dans
quelle mesure la pratique thérapeutique est bien plus complexe
que ce qu’on peut entendre par « rituel », «
jeu », « spectacle » ou « interaction
ordinaire » : c’est une mise en relation particulière
de ces différentes modalités d’interaction
qui lui donne une forme et une logique distinctives.
Il doit être évident que certains aspects de cette
analyse s’appliquent également, avec plus ou moins
de bonheur, à divers types thérapies. De ce point
de vue, ce serait par la prise en compte de variations sur ce
schéma de base qu’il conviendrait de situer des modèles
thérapeutiques divergents les uns par rapport aux autres
: les différentes modalités par lesquelles ils mettent
en oeuvre des jeux de fiction et la ritualisation de la séance,
les diverses formes que prennent l’articulation entre les
présupposés pragmatiques de « notification
» (du côté du client) et d’« exhibition
» (du côté du thérapeute) au cours de
la consultation, les propriétés institutionnelles
et sociologiques qui, dans l’un ou l’autre cas, caractérisent
les réseaux sociaux auxquels participent clients et thérapeutes.
Toutefois, un tel travail comparatif exige que soit reconnu à
l’interaction thérapeutique un certain nombre de
qualités spécifiques. L’ambition de cette
étude a été de faire un premier pas anthropologique
dans ce sens.
BIBLIOGRAPHIE
1. Andolfi, A. (1982): La thérapie avec la famille, Paris,
ESF.
2. Bell, C. (1997): Ritual. Perspectives and Dimensions, New York,
Oxford University Press.
3. Berg, I. Kim. et S.D. Miller (1992): Working with the Problem
Drinker: A Solution-Focused Approach, New York, Norton.
4. Cabié, M.-C. et L. Isebaert (1997): Pour une thérapie
brève. Le libre choix du patient comme éthique en
psychothérapie, Ramonville Saint-Ange, Editions Erès.
5. Cabié, M.-C. et L. Isebaert (2000): « La thérapie
systémique brève centrée sur les solutions
», Thérapie Familiale, 21, 3, 231-231.
6. Dolan, Y. (1991): Resolving Sexual Abuse: Solution-Focused
Therapy and Eriksonian Hypnosis for Adult Survivors, New York,
Norton.
7. Duhl, F.J, D. Kantor et B.S. Duhl (1973): « Learning
Space and Action in Family Therapy : A Primer of Sculture »,
in D.A. Bloch (éd.) Techniques of Family Psychotherapy
: A Primer, New York, Grune and Stratton.
8. Erikson, M.H., E.L. Rossi et S.I. Rossi (1976): Hypnotic realities:
The Induction of Clinical Hypnosis and Forms of Indirect Suggestion,
New York, Irvington Publishers.
9. Gennep, A. Van (1909): Les rites de passage, Paris, Emile Noury.
10. Goffman, I. (1959): The Presentation of Self in Everyday Life,
Garden City, Doubleday.
11. Goffman, I. (1974): Frame Analysis, New York, Harper and Row.
12. Grice, P. (1979): « Logique et communication »,
Communications, 30, 57-72.
13. Hart, O. Van der (1983): Rituals in Psychotherapy: Transition
and Continuity, New York, Irvington Publishers.
14. Haley, J. (1973): Uncommon Therapy: The Psychiatric Techniques
of Milton Erikson, New York, Norton.
15. Houseman, M. (1998): « Painful Places: Ritual Encounters
with One's Homelands », Journal of the Royal Anthropological
Institute (N.S.), 4, 3, 447-467.
16. Houseman, M. (1999): « Quelques configurations de la
douleur » in F. Héritier (éd.) De la violence
II, Paris, Editions Odile Jacob, 77-112.
17. Houseman, M. (2000): « La percezione sociale delle azioni
rituali », Ethnosistemi, 7, 67-74.
18. Houseman, M. (2001): « Is this Play? Hazing in French
Preparatory Schools », Focaal – European Journal of
Anthropology, 37, 39-48.
19. Houseman, M. (2003): « Qu’est ce qu’un rituel
? », L’autre, 4, 1.
20. Houseman, M. et C. Severi (1998): Naven or the Other Self.
A Relational Approach to Ritual Action, Leiden, Brill Publications.
21. Humphrey, C. and J. Laidlaw (1994): The archetypal actions
of ritual. A theory of ritual illustrated by the Jain rite of
worship, Oxford, Clarendon Press.
22. Kobak, R.R. et D.B. Waters (1985): « Family Therapy
as a Rite of Passage: Play’s the Thing », Family Process,
23, 1, 89-98.
23. Leach, E.R. (1968): « Ritual » in D.R. Sills (éd.)
The International Encyclopedia of the Social Sciences, 13, New
York, Macmillan.
24. Lévi-Strauss, Cl. (1983): Le regard éloigné,
Paris, Plon.
25. Lazarus, A.A. (1981): The Practice of Multimodal Therapy,
Highstown, McGraw Hill.
26. Miermont, J. (sous la direction de) (1987): Dictionnaire des
thérapies familiales, Payot, Paris.
27. Minuchin, S. (1974): Families and Family Therapy, Cambridge,
Harvard University Press.
28. Minuchin, S. et C. Fishman. (1981): Family Therapy Techniques,
Cambridge, Harvard University Press.
29. Moreno, J.L. (1987): Psychothérapie de groupe et psychodrame,
Paris, P.U.F.
30. Norcross, J.C. (éd.) (1986): Handbook of Eclectic Psychotherapy,
New York, Brunner/Mazel.
31. Perles, F., R.F. Ferrline et P. Goodman (1951): Gestalt Therapy.
Excitement and Growth in the Human Personality, New York, Dell
Publishing.
32. Roberts, J. (1988): « Setting the Frame : Definition,
Functions and Typology of Rituals », in E. Imber-Black,
J. Roberts et R. Whiting (éds.) Rituals in Families and
Family Therapy, New York, Norton, 47-83.
33. Rogers, C. (1951): Client-Centered Therapy, Boston, Houghton
Mifflin.
34. Searle, J.R. (1972): Les actes de langage. Essai de philosophie
du langage, Paris, Hermann.
35. Selvini-Palazzoli, S., M. Boscolo, L. Cecchin et G. Prata
(1980): Paradoxes et contre-paradoxes. Paris, ESF.
36. Severi, C. (2002): « Memory, reflexivity and belief.
Reflections on the ritual use of language », Social Anthropology,
10, 1, 23-40.
37. Shazer, S. de (1991): Putting Difference to Work, New York,
Norton.
39. Shazer, S. de et G. Miller (2000): « La construction
des émotions : le langage des sentiments dans le thérapies
brèves centrées sur la solution des problèmes
», Thérapie Familiale, 21, 3, 233-252.
40. Stanislavski, C. (1937): An Actor Prepares, Londres, Geoffrey
Bles Ltd.
41. Watzlawick, P., J. H. Beavin et D.D. Jackson (1972), Une logique
de la communication, Paris, Editons du Seuil.
42. White, M. (1986): « Ritual of Inclusion. An Approach
to Extreame Uncontrolled Behaviour in Children and Young Adolescents
», Dulwich Centre Review, 20-27.
43. White, M. et D. Epston (1990): Narrative Means to Therapeutic
Ends, New York, Norton.
44. Whiting, R.A. (1988): « Guidelines to Designing Therapeutic
Rituals », in E. Imber-Black, J. Roberts et R. Whiting (éds.)
Rituals in Families and Family Therapy, New York, Norton, 84-112.
|