NARCISSISME ET groupe

Inconscient refoulé et narcissisme dans les liens 
Marcos Bernard



Le travail psychanalytique dans des cadres de plus de deux personnes propose des possibilités et des problèmes spécifiques, qui imposent une remise en cause de quelques termes de base de notre spécialité. Mon propos est de faire ici quelques réflexions sur celui qui concerne l'inconscient, dans sa relation avec le narcissisme. Ces lignes sont la suite d'autres que j'avais écrites autrefois (Bernard, M., 1996): étant donné que le travail de théorisation à propos de ce sujet est loin de présenter un modèle assez satisfaisant, il faut le repenser plusiers fois.
Un thème de départ peut être celui qui offre l'étude des alliances inconscientes entre les sujets du lien. Il y a quelques auteurs qui ont produit des travaux importants sur ce sujet, donc, il vaut la peine d'essayer de faire une ébauche de synthèse, même si elle est provisoire.

Didier Anzieu a démontré qu'un groupe (et on peut appliquer ses hypothèses à d'autres liens) ne peut s'organiser ni se maintenir s'il n'accomplit pas une double tâche: celle de la satisfaction des besoins adaptatifs de ses membres ( comment survivre dans son milieu, réaliser leurs possibilités) et celle de contenir, de permettre et favoriser le déploiement de leurs mondes fantasmatiques respectifs. Ceci determine deux séries de forces organisatrices du lien, qui peuvent interagir, augmenter réciproquement leur puissance ou interférer entre elles. Voilà ce que proposait W. R. Bion quand il décrivait le niveau du groupe de travail et celui de présupposé de base. De nouveau nous devons insister sur le fait que l'expérience nous démontre que ceci n'arrive pas seulement dans les petits groupes.
Les membres d'un lien doivent établir des accords par rapport à leurs expectatives au niveau du processus secondaire, condition d'efficacité en ce qui concerne la réalisation du projet partagé, et arriver, aussi, à une forme d'ajustement dans leurs relations réciproques qui satisfera les besoins de chacun dans l'ensemble, et qui pourra être utilisé pour la projection et la satisfaction de leurs motivations inconscientes.
Quant au premier niveau d'accord, au niveau manifeste, on n'a pas d'évidence de problèmes complexes: la psychologie sociale, dans son concept de motivation; les habitudes sociales, la loi, etc., ont étudié ou institué les moyens et les modèles d'établir des paramètres adéquats pour des formes de liens efficaces.
C'est au second niveau où il est nécessaire de chercher comment se produit la mise en place de l'inconscient dans le lien, et quels effets elle provoque aussi bien dans la relation elle-même que dans les sujets singuliers qui la constituent.
Nous partirons, pour ces réflexions, de la métapsychologie freudienne; mais en tenant compte que même si ces modèles montrent le fonctionnement psychique individuel, la plupart du temps dans sa fonction de facteurs internes de conditionnement de l'appareil, la matière des liens se produit entre les sujets. Il s'agit, alors, de voir si les modèles métapsychologiques permettent la recherche de cet interstice, et s'il est nécessaire d'établir entre eux une modification ad-hoc. 
Freud a élaboré plusieurs modèles métapsychologiques, et, à la fin de son ouvre, il a introduit la problématique des clivages intrasystémiques, à l'occasion de le scission du moi dans les processus défensifs. Parmi nous, J. Bleger, travaillant depuis une théorisation proche à celle de M. Klein, a repris et développé ces idées, en les appliquant spécialement à l´étude de ce qu'on appelle aujourd'hui pathologie de la limite (limite de l'appareil psychique, de grands cadres psychopathologiques, de la capacité de traitement de la méthode analytique. Il a mis l'accent sur le clivage de l'appareil et sur le mantient d'un strate séparé du reste, qui fonctionne avec des lois particulières. Il a décrit les effets du dépot de ce strate dans le lien, avec l'établissement d'une sociabilité syncrétique (trans-subjective) entre ses membres, sociabilité qui cohabite avec celle du rôle. Il a écrit aussi à propos de sa projection et son immobilisation dans le cadre psychanalytique.
Il est évident que la position de Bleger, que nous pouvons ajouter à celle d'autres auteurs argentins contémporains , nuance, voire modifie, la métapsychologie freudienne (je ferai référence ici spécialement à la deuxième topique de 1923). J'essaierai de schématiser un modèle possible de ladite topique, en prenant comme base le modèle de double limite de A. Green (1990), et en ajoutant quelques réflexions personnelles qui peuvent servir, d'après moi, pour faciliter son application à l'étude des liens qui ont un contenu narcissique significatif.

Green élabore son modèle à partir de la topique de 1915, à laquelle il ajoute la limite de l'appareil avec le soma (à gauche), et celle qui s'établit avec le monde extérieur (à droite). Les flèches au dessus du schéma marquent l'extension des catégories créées en 1923, Moi, Surmoi et Ça, et le lieu qui leur correspondrait d'une façon aproximative dans la topique de 1915. Le monde extérieur est le lieu où habite l'autre: il est alors le lieu du lien avec les objets extérieurs.

Les deux extrêmes de l'appareil, les limites avec le monde extérieur et avec le soma, se sont créés, à partir d'un point de vue génétique, en même temps. C'est la rencontre avec l'autre ce qui donne lieu à la naissance de l'appareil, et qui génère, dans le même acte, ses limites. Les représentations du lien avec l'autre -après avec les autres- formera peu à peu un réseau psychique chaque fois plus complexe, qui agit comme instrument de compréhension du monde extérieur et des stimulus que proviennent du corps. Les limites établies dans les deux extrêmes de cet appareil sont, de cette façon, un effet de la structure qu'ils contiennent.

La pulsion est une exigence de travail qui, à partir du soma, arrive à l'appareil, en se transformant alors dans une substance propre de celui-ci. Elle doit, pour cela, trouver la représentation qui, en arrivant de l'autre, lui donne son sens. Dans le décours de son développement l'appareil réaffirme ses limites, aussi bien avec le soma que avec le monde extérieur: à la fin du complexe d'Odipe la différence avec l'autre, ainsi que que l'insertion dans la différence de sexes et dans la chaîne des générations, est atteinte. La formation du Surmoi, à la fin de cette étape, permet l'affirmation de la structure névrotique, avec la possibilité du déploiement (ou non) de ses conflicts spécifiques.

Il est important de tenir compte de l'établissement du refoulement originaire. Beaucoup d'auteurs ont donné leur avis à propos de la constitution de ce mécanisme de défense; même Freud n'a pas été très clair à l'égard de sa définition. À mon avis, c'est celui qui se produit au moment de la première perception de l'alterité de l'autre, banniant de l'appareil psychique (ou, autrement dit, le confinant dans une section spéciale, qu'on appelera inconscient originaire) ce premier fonds représentationnel (P. Aulagnier, 1975), dans lequel il se mantient la fusion entre sujet et objet. Je pense que ce que Bleger appelait noyau agglutiné n'est autre chose que le contenu et la structure de cet inconscient originaire. Sa substance n'est pas celle du fantasme inconscient, comme dans le cas de l'inconscient proprement dit, mais une ébauche élémentaire d'une forme psychique, proche du  pictogramme dont parlait Piera Aulagnier (1975), ou des signifiants formels (D. Anzieu, 1987). De cette façon, on différencie deux espaces dans l'appareil psychique: celui qui correspond à ce que Freud décrivait dans ces topiques, et l'inconscient originaire, le noyau agglutiné (Bleger), avec une barrière de clivage entre les deux.

On peut penser que, dans la rencontre avec l'autre, le déploiement dans le lien de ces différents strates de l'inconscient formera des configurations diverses, imposera des règles de jeu différentes. Nous avons déjà défini les accords conscients. Que pourrions-nous dire à propos de ce qui surgit de l'échange de fantasmes inconscients propres de l'inconscient refoulé? Kaës a mis en évidence le caractère organisateur, à partir de son pouvoir attributif et distributif de lieux, du déploiement spatial de ces fantasmes, spécialement des fantasmes originaires[1]. Dans sa description de l'appareil psychique groupal[2], la projection inconsciente de chacun des sujets du lien permet l'échange de contenus fantasmatiques, dans un jeu qui a fait que D. Anzieu affirme que les sujets entrent dans le groupe comme dans un rêve, en obtenant des resultats équivalents en ce qui concerne la satisfaction de désirs inconscients. Ce qui est manifeste dans le lien fonctionne comme un reste diurne, disponible pour le travail de déploiement inconscient des participants. Même si on peut penser  que ça c'est spécialement viable pour les membres d'un petit groupe analytique de formation, dans la mesure où son encadrement particulier favorise cette dynamique, ceci arrive, partiellement, dans tout ensemble de liens.

Les contenus refoulés du sujet singulier comprennent l'autre dans leurs projections, ils le modifient (le travail du transfert), lui ajoutent quelques qualités et en suppriment d'autres. Le lien, à partir de ces effets, s'enrichit, se nuance, et entre dans un inter-jeu complexe. On peut penser ces vicissitudes comme condition de l'établissement des accords inconscients, à fur et à mesure qu'ils sont acceptés et respectés par les parts pour que le lien soit capable de soutenir une de ses fonctions: celle de support des projections de l'inconscient refoulé. La substance de ce déploiement, comme je l'ai soutenu dans d'autres travaux (Bernard M., 1995; 1996), c'est la dramatique partagée, le déploiement spatial de dramatisations inconscientes, plus o moins liées à la chose verbale. Le travail psychanalytique, ici aussi bien que dans le cadre bi-personnel, doit être destiné à enlever des refoulements, agrandir le champs de la conscience, resoudre des transferts nevrotiques. En reprenant la comparaison avec les mécanismes du rêve, quand l'activité de l'ensemble des liens se sépare trop du contrat manifeste, se met en jeu un mécanisme d'élaboration secondaire, qui cherche à rendre sa logique de processus secondaire à la situation.

Le problème de l'inconscient non refoulé est tout autre. Celui-ci est situé dans un en deçà du refoulement primaire, qui s'établit à partir du clivage de l'appareil psychique. L'inconscient clivé existe chez tous les sujets, comprenant plus ou moins de l'espace psychique disponible. La possibilité d'apparition de troubles dépend de ce quantum: son déploiement n'est pas nécessairement pathologique. Son excès donne lieu à l'ample expectre des pathologies des limites. Il est intéressant de vérifier, à partir du  schéma que j'ai proposé, ce qui correspond, en ce qui concerne l'emplacement et les fonctions, par rapport à l'instance freudienne du Ça.

Dans ce contexte on ne peut pas parler d'accords. Si sa caractéristique primordiale, c'est de dénier les propres limites de l'appareil, avec la méconaissance correspondante de ceux de l'autre, on ne peut pas penser à l'intention d'accorder quelque chose avec quelqu'un, qu'on ne perçoit pas. Comment est-ce qu'on peut imaginer un mécanisme d'ajustement dans ces niveaux? Parce qu'ils existent, indubitablement, dans la normalité, et le fonctionnement des couples symbiothiques, les groupes bureaucratisés, les sectes, les familles des patients psychotiques rend compte de son efficacité dans la production de pathologie.

Si au niveau de la conscience et des contenus refoulés les accords se font per via di porre, c'est à dire, ajouter quelque chose au lien qui n'existait pas chez les sujets singuliers avant la constitution de celui-ci, dans la couche de l'inconscient non refoulé le processus est per via di levare. L'idéal narcissique n'accepte chez l'autre rien qui puisse rendre compte de son alterité; il agit, alors, en deniant tout trait qui la suggère. Si l'autre a besoin du lien d'une façon si désespérée comme pour ne pas pouvoir s'en passer, il abandonne tous ces traits qui, étant donné qu'ils ne sont pas reconnus, lui imposent une angoisse pénible de non-assignation[3] dans le désir de l'autre, en se consacrant à ceux dont ils trouvent des réponses (reconnaissance) de son partenaire. Si tout les deux sont engagés dans ce jeu, la rélation qui reste à la fin du processus organisatif est bien moindre, en ce qui concerne les possibilités et les nuances, que l'addition de ce que chacun avait, de son côté, au commencement. Il n'y a pas eu d'accords, étant donné que le processus se produit dans l'intimité de chaque sujet, même s'il y a quelque chose qui détermine, plusieurs fois, une réduction significative des capacités moïques de chacun. Mais personne n'a rien pactisé avec l'autre. La phrase qu'on entend parfois dans ces liens, face à une réclamation de reconnaissance d'un sacrifice en vue de l'autre, c'est "Mais je ne te l'ai pas demandé..." Et c'est certainement vrai. On avait mentionné  avant le recours à l'élaboration secondaire dans le déploiement du lien de l'inconscient refoulé. Ici, dans les cas franchement pathologiques, ce rôle est accompli par le remplissement délirant des écarts produits par le mécanisme du déni.

Dans la littérature, on nomme habituellement  pacte narcissique, ou pacte du déni ce type de situations. L'usage et la commodité ont institué cette façon de les nommer, mais il est bon de se rappeler que penser ceux-ci comme un type d'accord entre des parts c'est courir le risque de reifier quelque chose qui existe exactement dans le sens négatif.

Dans les cas qu'on voit habituellement dans la clinique on peut vérifier des variables de tous ces mécanismes, dans n'importe quel lien qu'on considère. Bleger avait averti que le dépot des aspects indiscriminés dans le cadre thérapeutique se produisait dans toutes les analyses, et non seulement chez les patients qui avaient des pathologies narcissiques. Mais, plus la proportion de ces dépots narcissiques est grande, plus sevère sera la pathologie, et plus réservé le pronostique du traitement.

 

Le graphique suivant propose une définition de ces alliances, selon le niveau de l'appareil psychique en jeu.

Instance en jeu Mécanisme de défense Type d'accord

Préconscient Conscient Processus secondaire Accords conscients
Contenus refoulés du moi Refoulement Accords inconscients
Inconscient clivé Déni, clivage "Pactes" inconscients

Bibliographie.

· Anzieu, D. (1987).- "Les signifiants formels et le moi-peau". Dans Anzieu, D. et al. Les enveloppes psychiques. Dunod, Paris, 1987.
· Aulagnier, P. (1975).- La violencia de la interpretación. Amorrortu editores, Buenos Aires, 1977. 
· Bernard, M. (1995) "Vínculo e inconsciente". Revista de la Asociación Argentina de Psicología y Psicoterapia de grupo, T° XVIII, N° 1, 1995.
· Bernard, M. (1996).- "Reflexiones sobre el concepto de transferencia en el psicoanálisis vincular". Revista de la asociación Argentina de Psicología y Psicoterapia de Grupo, T° XIX, N°1, 1996.
· Bernard, M. (1999).- "Los organizadores del vínculo. De la pulsión al otro." Revista de la Asociación Argentina de Psicología y Psicoterapia de Grupo, T° XXII, N° 1, 1999.
· Bleger, J. (1967).- Simbiosis y ambigüedad. Paidos, Buenos Aires, 1967.
· Bleger, J. (1971).- "Le groupe comme institution et le groupe dans les institutions" Dans R. Kaës et al L'institution et les institutions. Dunod, Paris, 1996.
· Freud, S. (1915).- "Lo inconsciente". O. C. XIV Amorrortu editores, Buenos Aires, 1984.
· Freud, S. (1923).- "El yo y el ello". O. C. XIX Amorrortu editores, Buenos Aires, 1984. 
· Green, A. (1990).- Confêrencias brasileiras. Metapsicología dos limites. Imago, Rio de Janeiro, 1990.
· Green, A. (1990).- "La doble frontera". En La nueva clínica psioanalítica y la teoría de Freud. Amorrortu editores, Buenos Aires, 1993. 
· Marucco, N. (1999) Cura analítica y transferencia. De la represión a la desmentida. Amorrortu editores, Buenos Aires, 1999.
· Zukerfeld, R. (1996) Acto bulímico, cuerpo y tercera tópica. Paidos, Buenos Aires, 1996.



[1] Je pense qu'il est avantageux du point de vue heuristique de mantenir en rigueur le concepte de fantasme originaire. J'ai fait référence plus largement à ce sujet dans un autre travail (Bernard, M. 1995).

[2] Différents auteurs ont étendu le concept de l'appareil psychique groupal à la compréhension d'autres types de liens: ainsi, on peut parler d'un appareil psychique familiale, etc.

[3] L'angoisse de non-asignation contribue aussi à l'organisation du lien qui dépend de la mise en jeu du niveau de fantasme inconscient refoulé, mais son intensité est différente. Dans la couche narcissique dont on parle ici, il apparaît, quelques fois, comme un sentiment de désintegration du sujet.

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